Le statut du musulman pécheur · Voie médiane · Entre l'excommunication et la complaisance
Que devient celui qui prie, jeûne, atteste l'unicité d'Allah — et tombe dans un grand péché ? Faut-il l'excommunier comme l'ont fait les Khawārij ? Le rassurer comme l'ont fait les Murjiʾa ? Ahl as-Sunna a une réponse médiane, qui ne ferme pas la porte de la miséricorde et ne banalise pas le péché : le grand pécheur est un croyant — déficient en foi par son péché, restant sous la volonté d'Allah dans l'au-delà. Ce chapitre est le complément naturel du chapitre 10 (définition de l'iman) : il en applique la logique.
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« Allah ne pardonne pas qu'on Lui associe ; et Il pardonne, en deçà de cela, à qui Il veut. »
Source : Coran, sourate an-Nisāʾ (4), verset 48 — verset matriciel sur le grand péché qui n'est pas du shirk
Cette question a divisé la communauté très tôt. Les Khawārij ont excommunié pour les grands péchés ; les Murjiʾa ont prétendu qu'aucun péché ne nuisait à la foi. Ahl as-Sunna, dès les premières générations, a tenu une voie médiane qui s'enracine dans des dizaines de versets et de hadiths. Cette voie, formulée notamment dans al-ʿAqīda aṭ-Ṭaḥāwiyya et al-Wāsiṭiyya, n'est pas un compromis mou : c'est une position précise, qui combine fermeté envers le péché et espoir en la miséricorde — sans confondre les deux.
« Si vous évitez les grands péchés qui vous sont interdits, Nous effacerons vos méfaits » (an-Nisāʾ 31). Ce verset à lui seul prouve la distinction : il y a des péchés gradés différemment, et l'évitement des grands ouvre la voie au pardon des petits.
Les Salaf retenaient plusieurs signes — un acte est kabīra s'il remplit l'un d'entre eux :
Le Prophète ﷺ a dit : « Évitez les sept destructeurs : associer à Allah, la sorcellerie, tuer une âme qu'Allah a interdite sauf en droit, manger l'usure, manger le bien de l'orphelin, fuir au jour du combat, accuser de fornication des croyantes chastes » (Bukhārī, Muslim). À cela s'ajoutent : la désobéissance aux parents, le faux témoignage, l'abandon de la prière, le serment mensonger…
Les Khawārij, apparus du temps de ʿAlī, ont tenu que le musulman qui commet un grand péché sort de l'Islam. Conséquence pratique : il devient un mécréant, son sang et ses biens sont rendus licites, il est éternel en Enfer s'il meurt sur ce péché. C'est la position du takfīr par le péché — qui a marqué l'histoire et que le Prophète ﷺ avait pourtant annoncée et condamnée.
À l'opposé, les Murjiʾa ont voulu fermer la porte du takfīr en supprimant la portée des actes : la foi est dans le cœur, les œuvres ne lui ajoutent rien, ne lui retirent rien. Conséquence : le grand pécheur est croyant complet, comme le plus pieux. Aucune diminution. Aucune crainte. C'est ce que dénonce le commentateur d'aṭ-Ṭaḥāwiyya : « Séparer l'œuvre de la foi est le principe fondamental des Murjiʾa ».
Ahl as-Sunna le qualifie ainsi : « muʾmin nāqiṣ al-īmān, muʾmin bi-īmānihi, fāsiq bi-kabīratihi » — un croyant déficient en foi, croyant par sa foi, pervers par son grand péché. Il n'est pas un mécréant, contre les Khawārij. Il n'est pas indemne non plus, contre les Murjiʾa. Sa foi est réelle mais affaiblie.
« Si deux groupes de croyants se combattent, mettez la paix entre eux » (al-Ḥujurāt 9). Allah les nomme croyants alors qu'ils commettent un grand péché — le combat fratricide. Le verset suivant ajoute : « les croyants ne sont que des frères, mettez la paix entre vos deux frères ». La fraternité de la foi persiste au sein du péché.
Cheikh Ibn ʿUthaymīn rappelle que la position sunnite tient ensemble :
Ne pas en isoler une moitié. Ahl as-Sunna est « médiane dans le bāb al-waʿd wa-l-waʿīd » entre les Murjiʾa (qui ne retiennent que le waʿd) et les Khawārij/Muʿtazila (qui ne retiennent que le waʿīd).
Le grand pécheur qui meurt sans s'être repenti est sous la volonté d'Allah : « Allah ne pardonne pas qu'on Lui associe, et pardonne en deçà de cela à qui Il veut » (an-Nisāʾ 48). Trois issues sont possibles :
Le Prophète ﷺ a dit : « Sortira de l'Enfer celui qui aura dit "lā ilāha illā Allāh" et qui aura dans son cœur le poids d'un grain d'orge de bien… le poids d'un grain de moutarde de bien… le poids d'un atome de bien » (Bukhārī, Muslim). Ahl as-Sunna en tire la règle ferme : aucun monothéiste ne demeurera éternellement en Enfer. L'éternité du Feu est réservée à celui qui meurt sur la mécréance ou le shirk akbar.
La doctrine du muʾmin nāqiṣ n'est pas une excuse — c'est un appel :
C'est exactement la dynamique du chapitre 10 : l'iman augmente par l'obéissance et diminue par la désobéissance.