Groupes historiques anciens · Khawārij · Murjiʾa · Muʿtazila · Jahmiyya · Repères de lecture, pas étiquettes
Quand on lit les matns classiques de la 'aqida — al-Wāsiṭiyya, aṭ-Ṭaḥāwiyya, Sharḥ ad-Durūs — quatre noms reviennent comme des balises : Khawārij, Murjiʾa, Muʿtazila, Jahmiyya. Ce sont des groupes historiques anciens, qui ont émergé entre le Ier et le IIe siècle de l'hégire, et qui ont disparu en tant que mouvements organisés. Les connaître, c'est pouvoir lire les sources. Mais ce ne sont pas des étiquettes à coller sur les contemporains. Ce chapitre les présente comme des repères de l'histoire des idées.
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Le Prophète ﷺ a annoncé que la communauté se diviserait, et a indiqué le critère du groupe sauvé : « Ce sur quoi je suis, moi et mes Compagnons. »
Source : at-Tirmidhī (n°2641) — sens authentifié, attesté par plusieurs chaînes
Le hadith ci-dessus n'est pas lu, par Ahl as-Sunna, comme un permis de classer les gens. Il indique le critère positif du groupe sauvé : « ce sur quoi je suis, moi et mes Compagnons ». Connaître les quatre groupes historiques aide à reconnaître ce qu'on doit éviter — sans transformer cette connaissance en outil pour étiqueter des frères. Ces groupes ont eu leurs égarements, leurs nuances, et plusieurs de leurs membres se sont eux-mêmes rétractés. Les présenter avec justice et nuance, c'est l'esprit de la Sunna.
Les Khawārij (« ceux qui sont sortis ») sont apparus pendant le califat de ʿAlī ibn Abī Ṭālib, autour de l'an 37 H. Ils ont quitté son armée à l'occasion de l'arbitrage de Ṣiffīn, en accusant ʿAlī d'avoir « jugé par autre chose que la révélation d'Allah ». Leur slogan : « lā ḥukma illā li-llāh » — « il n'y a de jugement que d'Allah ». ʿAlī a répondu : « parole de vérité dont on tire un faux ».
Les Khawārij excommuniaient le grand pécheur : pour eux, celui qui commettait un kabīra sortait de l'Islam et devait être combattu. Ils sont allés jusqu'à attribuer cette mécréance à ʿAlī, à Muʿāwiya, et à de nombreux Compagnons. Conséquence : ils ont versé le sang de musulmans en croyant agir pour Allah.
Le Prophète ﷺ les avait décrits explicitement : « Ils récitent le Coran, mais il ne dépasse pas leur gorge. Ils sortent de la religion comme la flèche traverse la cible » (Bukhārī, Muslim). Et il a annoncé qu'il y aurait, à la fin des temps, des groupes du même esprit : « jeunes d'âge, légers d'intellect ».
Ahl as-Sunna a tenu : le grand pécheur reste musulman, déficient en foi (chapitre 14). C'est la voie médiane entre les Khawārij et les Murjiʾa.
Irjāʾ signifie reporter, différer. Les Murjiʾa « reportaient » le jugement sur le pécheur — ils refusaient de dire qu'il était diminué dans sa foi. Leur position : la foi est dans le cœur, et tant qu'elle y est, aucun péché ne lui retire rien.
Pour les Murjiʾa : l'iman = conviction du cœur, point. Conséquences :
C'est exactement l'opposé symétrique des Khawārij : eux excommuniaient pour le péché ; ceux-ci affirmaient que le péché ne touchait pas la foi.
Ahl as-Sunna a tenu (chapitres 10 et 14) : l'iman est parole, croyance, et acte ; il augmente et diminue. Le pécheur est diminué en foi sans en sortir. La position médiane.
L'école est née quand Wāṣil ibn ʿAṭāʾ (m. 131 H) « s'est retiré » (iʿtazala) du cercle de l'imam al-Ḥasan al-Baṣrī sur la question du grand pécheur. De là, le nom Muʿtazila. Wāṣil et son école ont systématisé une doctrine en cinq « principes » (al-uṣūl al-khamsa).
L'erreur méthodologique fondamentale des Muʿtazila a été de placer la raison philosophique avant la Révélation. Quand un raisonnement leur semblait « sain », ils ajustaient le texte. Ahl as-Sunna a inversé : on ajuste la raison aux textes authentiques (chapitre 19).
Jahm ibn Ṣafwān (m. 128 H), élève de al-Jaʿd ibn Dirham, est l'archétype du négateur (muʿaṭṭil) en histoire de la pensée islamique. Il a poussé le taʿṭīl à un degré extrême : Allah n'est ni au-dessus du Trône, ni en bas — selon eux, ces termes sont des images sans contenu.
L'imam Aḥmad ibn Ḥanbal a écrit un livre entier intitulé ar-Radd ʿalā al-Jahmiyya pour réfuter cette école. Il disait : « Les Jahmiyya ne nous ont pas laissé la moindre chose qu'ils n'aient essayé de la défaire ». Si plusieurs des chapitres de cette cartographie (parole d'Allah, vision, attributs) ont leurs préoccupations historiques, c'est parce que la position des Salaf s'est formulée face à des dérives comme celles-ci.