Gouverner par autre que ce qu'Allah a révélé · La classification d'Ibn ʿAbbās · Croyance vs acte
Trois versets consécutifs de la sourate al-Māʾida (44, 45, 47) emploient une formule qui a donné lieu à l'une des questions doctrinales les plus délicates : « quiconque ne juge pas par ce qu'Allah a fait descendre — ceux-là sont les mécréants… les injustes… les pervers ». Comment lire ces trois qualifications ? L'interprétation héritée d'Ibn ʿAbbās (raḍiyallāhu ʿanhu) — l'érudit du Coran par excellence — distingue avec précision : tout n'est pas mécréance, tout n'est pas équivalent, et l'application aux situations concrètes demande la nuance des grands savants. Ce chapitre n'est pas une lecture politique ; c'est une lecture doctrinale qui sert d'abord à préserver le tawhid de la sharīʿa contre les déformations, et à protéger les musulmans contre la précipitation à excommunier des sociétés entières.
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« Et quiconque ne juge pas par ce qu'Allah a fait descendre — ceux-là sont les mécréants. »
Source : Coran, sourate al-Māʾida (5), verset 44 — premier des trois versets ; les versets 45 et 47 finissent par « les injustes » et « les pervers ».
Ibn ʿAbbās (raḍiyallāhu ʿanhu), surnommé turjumān al-Qurʾān (l'interprète du Coran), a commenté ces versets par la formule devenue référence : « kufrun dūna kufr » — une mécréance en deçà de la mécréance. C'est-à-dire qu'il existe une mécréance qui fait sortir de l'islam, et une autre qui ne le fait pas — un grand péché. Sans cette distinction, on tombe dans l'erreur des Khawārij qui prennent les trois versets au sens absolu pour excommunier des dirigeants et, par cascade, des populations entières. La position d'Ahl as-Sunna est restée fidèle à la lecture d'Ibn ʿAbbās et à celle des grands savants après lui (Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, Ibn Bāz, al-ʿUthaymīn).
« …ceux-là sont les mécréants ».
« …ceux-là sont les injustes ».
« …ceux-là sont les pervers ».
Le même fait — ne pas juger par ce qu'Allah a révélé — reçoit dans le Coran trois qualifications différentes : kufr, ẓulm, fisq. Ce n'est pas un hasard ; cela ouvre la voie à la distinction de plusieurs cas, selon ce qui est dans le cœur et ce qui est fait.
Ibn ʿAbbās (raḍiyallāhu ʿanhu), interrogé sur les versets, a dit : « ce n'est pas la mécréance qu'ils croient ; ce n'est pas une mécréance qui fait sortir de l'islam ; c'est une mécréance en deçà de la mécréance » (rapporté par al-Ḥākim, sanad authentifié). Plusieurs versions équivalentes sont rapportées de Ṭāwūs et ʿAṭāʾ — élèves d'Ibn ʿAbbās.
Cette distinction permet de comprendre que :
Tenir pour licite ce qu'Allah a explicitement interdit, ou inversement. Si une personne juge qu'un interdit clair de la sharīʿa (l'usure, l'alcool, l'adultère) est en réalité permis, elle a contredit la révélation dans son fondement.
Estimer que la sharīʿa n'a pas droit de régir, qu'elle est dépassée, qu'elle ne convient pas — c'est rejeter la révélation comme principe.
Tenir pour meilleure ou équivalente à la sharīʿa une législation humaine — non pas par passion dans un cas particulier, mais comme choix de principe. C'est l'istibdāl.
Dans les trois cas, ce qui est en jeu n'est pas l'acte ponctuel mais la position du cœur sur le principe. C'est cela que la révélation qualifie de kufr akbar.
Une personne croit que la sharīʿa est la vérité, reconnaît que telle disposition est juste — mais, dans un cas concret, elle juge contre. Pourquoi ? Par hawā (passion), par maṣlaḥa personnelle, par peur, par compromis. Elle désobéit à un commandement clair sans en contester la légitimité.
C'est exactement le cas du musulman pécheur traité au chapitre 14 — la voie médiane d'Ahl as-Sunna entre Khawārij (qui le sortent de l'islam) et Murjiʾa (qui nient que ce soit grave). Allah, dans Sa miséricorde, donne une troisième voie : croyant en désobéissance.
Cheikh Ibn Bāz et Cheikh al-ʿUthaymīn (raḥimahumallāh) ont multiplié les fatwas sur ce sujet, toujours dans le sens : fermer les portes du takfīr global, distinguer entre la position doctrinale sur la sharīʿa et les actes ponctuels, et refuser que les versets de Māʾida 44–47 soient utilisés comme outil politique. Cette position est l'orthodoxie sunnite contemporaine.
Les versets de Māʾida 44–47 ne s'adressent pas seulement aux États ; ils s'adressent à chaque musulman dans ses jugements quotidiens. Quand on tranche dans un litige familial, dans une affaire commerciale, dans une éducation des enfants — selon quoi tranche-t-on ?
Avant de chercher des dirigeants à juger, le musulman se juge lui-même. C'est le sens du tawhid de la rubūbiyya appliqué au quotidien : reconnaître Allah comme seul Législateur est une affaire qui commence dans son propre foyer.