120 versets · Médinoise · Juzʾ 6–7 · Les pactes et leurs limites
Sourate Al-Māʾida est la dernière grande sourate révélée — le testament législatif de la Révélation. Son thème central est le respect des pactes (al-wafāʾ bi-l-ʿuqūd). Elle ouvre par « Ô vous qui croyez, respectez vos engagements » et couvre : les interdits alimentaires, les ablutions, la justice, le meurtre des fils d'Ādam, les ḥudūd (peines), les relations avec les Gens du Livre, et se clôt par le récit de la Table céleste demandée par les apôtres de ʿĪsā. Elle contient le verset : « Aujourd'hui J'ai parachevé pour vous votre religion » (v. 3).
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La sourate s'ouvre par l'injonction la plus englobante du Coran en matière de droit : awfū bi-l-ʿuqūd — respectez les contrats. Les ʿuqūd englobent les pactes avec Allah, entre les hommes, les traités, les serments, et même les engagements implicites. Les bêtes de troupeau sont licites sauf exceptions — et la chasse est interdite en état d'iḥrām.
Cinq interdictions en cascade : ne profanez pas les rites d'Allah, ni le mois sacré, ni les offrandes, ni les guirlandes (qui marquent les animaux de sacrifice), ni ceux qui se rendent à la Maison Sacrée. Puis un appel à la justice : que la haine d'un peuple ne vous pousse pas à l'injustice — iʿdilū huwa aqrabu li-l-taqwā (soyez justes, c'est plus proche de la piété).
Dix catégories d'interdits : la bête morte, le sang, le porc, ce qui est immolé à un autre qu'Allah, l'étouffée, l'assommée, celle qui est morte d'une chute, l'encornée, celle qu'un fauve a dévorée — sauf si vous l'égorgez à temps — et ce qui est sacrifié sur les pierres dressées (nuṣub). Le tirage au sort par les flèches (azlām) est aussi interdit. C'est la liste la plus complète du Coran sur les interdits alimentaires.
Ce fragment du verset 3 fut révélé lors du pèlerinage d'Adieu (ḥajjat al-wadāʿ), le 9 dhū l-ḥijja de l'an 10. Quand ʿUmar l'entendit, il pleura — car tout ce qui est parachevé ne peut que décliner. C'est l'un des derniers versets révélés, scellant la mission prophétique. Le dīn est complet : aucun ajout, aucune soustraction.
La nourriture des Gens du Livre est licite pour les musulmans, et réciproquement. Le mariage avec les femmes chastes parmi les Gens du Livre est aussi autorisé. Ce verset (5) établit un cadre d'échange social et alimentaire entre communautés de foi — la coexistence n'est pas un accident, c'est un principe.
Le verset 6 est le fondement juridique des ablutions (wuḍūʾ) : laver le visage, les mains jusqu'aux coudes, passer les mains mouillées sur la tête, laver les pieds jusqu'aux chevilles. En cas d'impureté majeure (janāba), se laver entièrement. Si l'eau manque, le tayammum (ablution sèche) est prescrit. Allah conclut : « Il ne veut pas vous imposer de gêne mais vous purifier et parachever Sa grâce. »
Principe éthique majeur réitéré : que la haine d'un peuple ne vous pousse jamais à l'injustice. « Soyez justes — c'est plus proche de la taqwā. » Ce verset (8) est l'un des fondements coraniques de l'impartialité judiciaire, applicable même envers l'ennemi.
Allah avait pris le pacte (mīthāq) des Banū Isrāʾīl et suscité parmi eux douze chefs (naqīb). Il leur avait promis : si vous priez, donnez la zakāt, croyez en Mes messagers et les soutenez, et prêtez à Allah un bon prêt — Je vous pardonnerai et vous introduirai dans des jardins. Mais ils rompirent le pacte.
Conséquence de la rupture du pacte : la malédiction, l'endurcissement des cœurs, la déformation des mots (taḥrīf), et l'oubli d'une partie de ce qui leur avait été rappelé. Malgré cela, Allah prescrit le pardon et la bonté : « Pardonne-leur et passe l'éponge — Allah aime les bienfaisants » (v. 13).
Récit emblématique : Mūsā ordonne à son peuple d'entrer en Terre Sainte. Ils refusent : « Vas-y toi et ton Seigneur, combattez — nous, nous restons assis ici ! » Insolence maximale. Deux hommes pieux tentent de les convaincre, en vain. Résultat : Allah leur interdit la Terre pendant quarante ans d'errance (tīh) dans le désert.
Les deux fils d'Ādam offrent chacun un sacrifice ; celui de l'un est accepté (Hābīl), l'autre non (Qābīl). Qābīl, rongé par la jalousie, menace de tuer son frère. Hābīl répond avec une dignité sidérante : « Si tu étends la main vers moi pour me tuer, moi je n'étendrai pas la main vers toi — je crains Allah, Seigneur des mondes. » Il refuse la violence même en légitime défense.
Après le meurtre, Qābīl ne sait que faire du corps. Allah envoie un corbeau qui gratte la terre pour enterrer un autre corbeau — enseignant au meurtrier le geste d'ensevelir. Qābīl, accablé de regret : « Malheur à moi ! Suis-je incapable d'être comme ce corbeau ? » Il devint parmi les perdants.
Le verset 32 est l'un des plus universellement cités du Coran : quiconque tue une âme — sauf en rétribution d'un meurtre ou d'un désordre sur terre — c'est comme s'il avait tué l'humanité entière. Et quiconque la sauve, c'est comme s'il avait sauvé l'humanité entière. La sacralité de la vie humaine est absolue.
La ḥirāba (brigandage/terrorisme) — ceux qui « font la guerre à Allah et Son Messager et sèment le désordre sur terre » — reçoit les peines les plus sévères du Coran, graduées selon la gravité : exécution, crucifixion, amputation croisée, ou exil. Mais le verset 34 ouvre immédiatement la porte du repentir : celui qui se repent avant d'être arrêté voit sa peine divine levée.
La peine du vol est l'amputation de la main — mais les conditions d'application sont si strictes dans la jurisprudence que ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb suspendit cette peine en année de famine. Le verset 39 ouvre encore la porte : « Quiconque se repent après son injustice et se réforme — Allah accepte son repentir. » Le ḥadd est dissuasif ; le repentir est la vraie finalité.
Le Coran reconnaît pleinement la Torah comme contenant « guidée et lumière ». Les prophètes qui se sont soumis (aslamū) jugeaient par elle pour les juifs. Puis vient le triple verset redoutable — répété trois fois avec des variantes :
Trois qualificatifs pour ceux qui ne jugent pas par la Révélation : kāfirūn (mécréants, v. 44), ẓālimūn (injustes, v. 45), fāsiqūn (pervers, v. 47). Ibn ʿAbbās a précisé que le degré varie selon l'intention : celui qui rejette la loi divine par conviction est kāfir ; celui qui la contourne par intérêt est ẓālim ; celui qui la néglige par paresse est fāsiq.
Si Allah avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté — mais Il vous éprouve par ce qu'Il vous a donné. Rivalisez donc dans le bien (fastabiqū l-khayrāt). La pluralité religieuse est voulue par Allah comme épreuve, pas comme erreur. Le retour final est vers Lui, et Il vous informera de vos divergences (v. 48).
Le verset 55 définit la walāya (alliance/tutelle) : votre allié est Allah, Son Messager, et les croyants qui prient et donnent la zakāt en s'inclinant. La walāya n'est pas une alliance tribale ou politique — c'est un lien fondé sur la foi et la pratique.
Si les Gens du Livre avaient appliqué la Torah et l'Évangile, ils auraient mangé d'au-dessus d'eux et de sous leurs pieds — une abondance totale. Parmi eux, un groupe est modéré (muqtaṣida), mais beaucoup agissent mal. Le problème n'est pas la Révélation qu'ils ont reçue, mais leur rapport à elle.
C'est le verset final d'une série de quatre étapes dans l'interdiction de l'alcool (al-Baqara 219 → al-Nisāʾ 43 → ici). Le vin (khamr), le jeu de hasard (maysir), les pierres dressées (anṣāb) et les flèches de divination (azlām) sont déclarés rijs (souillure) — une œuvre de Shayṭān. Le verset 91 précise le but : Shayṭān veut semer entre vous l'hostilité et la haine par le vin et le jeu, et vous détourner du rappel d'Allah et de la prière.
Allah met en garde contre les questions superflues (v. 101) : « Ne posez pas de questions sur des choses qui, si elles vous étaient révélées, vous feraient du tort. » Des peuples avant vous posèrent de telles questions, puis devinrent mécréants à cause des réponses. La curiosité improductive peut mener à des obligations supplémentaires — la sagesse est dans la retenue.
Allah rappelle à ʿĪsā Ses bienfaits : le soutien par l'Esprit Saint (Jibrīl), la parole au berceau, l'enseignement du Livre, de la sagesse, de la Torah et de l'Évangile, la création d'un oiseau d'argile qui prend vie, la guérison de l'aveugle-né et du lépreux, la résurrection des morts — tout cela bi-idhni (par la permission d'Allah). Les miracles ne sont pas de ʿĪsā mais d'Allah à travers lui.
Les ḥawāriyyūn (apôtres) demandent à ʿĪsā de faire descendre du ciel une table servie (māʾida). ʿĪsā invoque Allah : « Fais descendre sur nous une table du ciel qui soit une fête (ʿīd) pour les premiers et les derniers d'entre nous, et un signe venant de Toi. » Allah accepte mais avertit : quiconque mécroit après cela recevra un châtiment sans précédent. Ce récit donne son nom à la sourate.
Scène eschatologique poignante : au Jour dernier, Allah demande à ʿĪsā s'il a dit aux gens de le prendre, lui et sa mère, comme divinités en dehors d'Allah. ʿĪsā répond : « Gloire à Toi ! Il ne m'appartient pas de dire ce qui n'est pas vrai. Si je l'avais dit, Tu l'aurais su. Tu sais ce qui est en moi, et je ne sais pas ce qui est en Toi. » Puis il ajoute : « Je ne leur ai dit que ce que Tu m'as ordonné : adorez Allah, mon Seigneur et votre Seigneur. »
La sourate se clôt par la déclaration de souveraineté absolue : à Allah appartient le mulk des cieux, de la terre et de tout ce qu'ils contiennent. Il est Omnipotent sur toute chose. Fin majestueuse qui ramène tout — pactes, lois, récits, débats théologiques — à Sa souveraineté unique.