88 versets · Mekkoise · Juzʾ 23 · Pouvoir et repentir des prophetes-rois
Sourate Ṣād est la sourate des prophètes éprouvés par le pouvoir. Elle se distingue par trois grands récits : Dāwūd le roi-juge qui se repent après une erreur, Sulaymān le roi-ascète qui préfère Allah aux chevaux, et Ayyūb le patient absolu. Puis elle bascule vers le récit primordial d'Ādam et Iblīs — le refus de la prosternation et le serment de Shayṭān d'égarer l'humanité. Son fil conducteur : le pouvoir, la richesse et la santé sont des épreuves — seul le retour à Allah (awwāb) les transforme en bénédictions. Le mot awwāb (celui qui revient sans cesse à Allah) est le mot-clé de la sourate.
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La sourate s'ouvre par la lettre Ṣād et un serment par le Coran « au rappel » (dhī l-dhikr). Mais les mécréants sont dans l'orgueil (ʿizza) et la dissension (shiqāq) (v. 1-2). Leur étonnement : « A-t-il réduit les divinités à un Dieu unique ? C'est vraiment une chose étrange ! » (v. 5). L'idée même du tawḥīd leur semble absurde — non par manque de logique, mais par attachement à leurs habitudes.
« Combien de générations avons-Nous détruites avant eux ! Ils appelèrent (au secours) — mais ce n'était plus le temps de fuir (lāta ḥīna manāṣ) » (v. 3). Le mot manāṣ (refuge/fuite) n'apparaît qu'ici dans le Coran — quand le châtiment arrive, il n'y a plus d'issue. Les Quraysh sont avertis : ils ne sont pas les premiers à rejeter, et ils ne seront pas épargnés.
Questions rhétoriques (v. 9-10) : « Possèdent-ils les trésors de la miséricorde de ton Seigneur, le Puissant, le Donateur (al-Wahhāb) ? Possèdent-ils la souveraineté des cieux et de la terre ? Qu'ils escaladent alors les voies (du ciel) ! » Le nom al-Wahhāb (le Donateur par excellence) apparaît ici — c'est Allah qui donne la prophétie, le pouvoir, le savoir. Les Quraysh n'ont rien à donner ni à retenir.
Transition majeure (v. 17) : « Patiente face à ce qu'ils disent — et rappelle-toi Notre serviteur Dāwūd, l'homme de force (dhā l-ayd). Il était awwāb. » Le mot awwāb (celui qui revient constamment à Allah en repentir et louange) est la clé de la sourate — il qualifiera Dāwūd (v. 17), Sulaymān (v. 30) et Ayyūb (v. 44). Le message au Prophète ﷺ : comme ces prophètes-rois ont été éprouvés et sont restés awwāb, toi aussi, patiente.
Allah soumit les montagnes et les oiseaux à Dāwūd — ils glorifiaient Allah le soir et au lever du soleil. « Chacun d'eux était awwāb (revenant à Lui) » (v. 18-19). Même la création inanimée est awwāb avec Dāwūd — le tasbīḥ cosmique accompagne le tasbīḥ du prophète-roi. « Nous avons consolidé son royaume et lui avons donné la sagesse (ḥikma) et le discernement dans le discours (faṣl al-khiṭāb) » (v. 20).
Deux hommes escaladent le mur du miḥrāb (lieu de prière/palais) de Dāwūd — il prend peur. Ils disent : « N'aie pas peur — nous sommes deux plaideurs. L'un de nous a empiété sur l'autre — juge entre nous avec vérité » (v. 21-22). L'un possède 99 brebis, l'autre une seule — le premier veut prendre celle de l'autre. Dāwūd juge immédiatement : « Il t'a lésé en demandant ta brebis pour l'ajouter aux siennes — et beaucoup d'associés empiètent les uns sur les autres, sauf ceux qui croient et font le bien — et ils sont peu ! » (v. 24).
Dāwūd comprit (ẓanna — réalisa) que Nous l'avions éprouvé (fatannāhu). Il implora le pardon de son Seigneur, tomba prosterné (kharra rākiʿan) et revint (anāba) (v. 24). Ce verset est un verset de sajda. Dāwūd est l'exemple du dirigeant qui se corrige immédiatement — son repentir est instantané. Allah lui pardonne et lui rappelle sa mission :
« Ô Dāwūd, Nous t'avons fait khalīfa (lieutenant) sur terre — juge entre les gens avec vérité (bi-l-ḥaqq) et ne suis pas la passion (hawā), car elle t'égarera du chemin d'Allah » (v. 26). Le khalīfa n'est pas un monarque absolu — il est un juge soumis à la vérité. La passion (hawā) est l'ennemi du jugement juste. Ce verset est le fondement coranique de la gouvernance : le pouvoir est un mandat de justice, pas un droit de jouissance.
Sulaymān est présenté comme « quel excellent serviteur — il était awwāb » (v. 30). Des chevaux de race (ṣāfināt jiyād) lui sont présentés le soir — il est captivé par leur beauté au point d'oublier le dhikr d'Allah. Il dit : « J'ai aimé l'amour du bien (ḥubb al-khayr — les chevaux) au détriment du rappel de mon Seigneur » (v. 32). Puis il ordonne de les ramener et passe la main et le jarret (des chevaux) — selon l'interprétation classique, il les sacrifie en offrande à Allah. Le roi le plus puissant du monde sacrifie ses biens les plus précieux quand il réalise qu'ils l'ont distrait d'Allah.
« Nous avons éprouvé Sulaymān et jeté sur son trône un corps (jasad) — puis il revint (anāba) » (v. 34). Les exégètes diffèrent sur la nature de cette épreuve — un corps inerte sur son trône symbolisant la perte de son pouvoir temporaire. L'essentiel : même Sulaymān fut éprouvé, et sa réponse fut le retour à Allah (ināba).
L'invocation de Sulaymān (v. 35) : « Mon Seigneur, pardonne-moi et accorde-moi un royaume (mulk) que nul n'aura après moi — Tu es le Donateur (al-Wahhāb). » Le même nom divin qu'au verset 9 — al-Wahhāb. Allah répond en lui soumettant le vent, les djinns bâtisseurs et plongeurs, et les shayāṭīn enchaînés. « Ceci est Notre don (ʿaṭāʾunā) — donne ou retiens, sans compte (bi-ghayri ḥisāb) » (v. 39). Sulaymān reçoit un pouvoir sans précédent — et la liberté totale de l'exercer.
Ayyūb invoque son Seigneur : « Shayṭān m'a touché de fatigue (nuṣb) et de souffrance (ʿadhāb) » (v. 41). Ayyūb attribue son épreuve à Shayṭān — non à Allah — par politesse envers son Seigneur (adab). Il a perdu ses biens, ses enfants, sa santé — mais pas sa foi.
Allah lui dit : « Frappe (la terre) du pied — voici une eau fraîche pour te laver et boire » (v. 42). La guérison est physique et immédiate — une source jaillit sous son pied. Allah lui rendit sa famille et le double avec eux (v. 43). Puis le verdict divin : « Quel excellent serviteur (niʿma l-ʿabd) — il était awwāb » (v. 44). Troisième usage du mot awwāb dans la sourate — après Dāwūd (v. 17) et Sulaymān (v. 30). La trilogie est complète : éprouvé dans le pouvoir (Dāwūd), la richesse (Sulaymān), la santé (Ayyūb) — et les trois sont awwāb.
« Prends une poignée d'herbes (ḍighth) et frappe avec — et ne viole pas ton serment » (v. 44). Ayyūb avait juré de frapper sa femme (cent coups) dans un moment de souffrance. Allah lui donne un expédient : frapper avec une botte d'herbes en un seul coup — le serment est techniquement accompli sans violence réelle. Ce verset fonde le principe juridique du makhraj (issue de secours) dans les serments en islam.
Six prophètes sont mentionnés (v. 45-48) : Ibrāhīm, Isḥāq, Yaʿqūb — qualifiés de « gens de force (ayd) et de vision (abṣār) » — puis Ismāʿīl, al-Yasaʿ (Élisée) et Dhū l-Kifl. Tous sont « parmi les meilleurs (akhyār) ». Allah les a « purifiés par une qualité pure : le rappel de la Demeure (dhikrā l-dār) » (v. 46). Leur ikhlāṣ n'était pas abstrait — il se manifestait dans leur conscience constante de l'au-delà.
« Ceci est un rappel (dhikr) — et les pieux ont un beau lieu de retour (ḥusna maʾāb) : les jardins d'Éden, portes ouvertes pour eux » (v. 49-50). Puis le contraste immédiat (v. 55-58) : « Et pour les rebelles (ṭāghīn) — le pire des lieux de retour (sharra maʾāb) : la Géhenne, où ils brûleront. » Eau bouillante (ḥamīm) et pus (ghassāq) à boire — « goûtez ! » Paradis et Enfer sont présentés en miroir parfait.
Scène dialoguée en Enfer (v. 59-61) : un groupe arrive — les premiers résidents disent : « Voici une troupe qui se précipite avec vous — pas de bienvenue (lā marḥaban bihim) ! » Les nouveaux répondent : « C'est plutôt vous qui ne méritez pas de bienvenue — c'est vous qui nous avez préparé cela ! » Puis ils maudissent leurs meneurs : « Notre Seigneur, celui qui nous a préparé cela — double-lui le châtiment du Feu ! » (v. 61).
Les gens de l'Enfer réalisent (v. 62-63) : « Pourquoi ne voyons-nous pas des hommes que nous comptions parmi les mauvais ? Les avons-nous tournés en dérision (sikhriyyan) — ou nos regards les ont-ils manqués ? » Ils cherchent les croyants qu'ils méprisaient sur terre — et ne les trouvent pas en Enfer. L'absence des croyants est la preuve finale de leur propre erreur.
Allah annonce aux anges (v. 71-72) : « Je vais créer un être humain (bashar) d'argile (ṭīn). Quand Je l'aurai façonné (sawwaytuhu) et insufflé en lui de Mon esprit (rūḥī) — prosternez-vous devant lui. » Deux étapes : la formation physique (argile) puis l'insufflation de l'esprit. C'est le souffle divin qui donne à l'homme sa dignité — pas la matière dont il est fait.
Allah interpelle Iblīs (v. 75-76) : « Qu'est-ce qui t'a empêché de te prosterner devant ce que J'ai créé de Mes deux mains ? T'es-tu enorgueilli, ou fais-tu partie des hautains ? » Iblīs répond : « Je suis meilleur que lui — Tu m'as créé de feu et Tu l'as créé d'argile. » L'expression « de Mes deux mains » (bi-yadayya) souligne l'honneur unique d'Ādam — créé directement par Allah, pas par un intermédiaire.
Iblīs jure (v. 82-83) : « Par Ta puissance (bi-ʿizzatika), je les égarerai tous — sauf Tes serviteurs parmi eux, les sincères (mukhlaṣīn). » Le mot mukhlaṣīn (avec un fatḥa sur le lām — ceux qu'Allah a rendus sincères) indique que la sincérité n'est pas seulement un effort humain — c'est un don divin. Shayṭān lui-même reconnaît qu'il ne peut rien contre les serviteurs que Allah a purifiés. L'ikhlāṣ est le bouclier absolu.
Allah répond (v. 84-85) : « La vérité (al-ḥaqq) — et Je dis la vérité — Je remplirai la Géhenne de toi et de ceux qui te suivront parmi eux, tous ensemble. » Le ḥaqq est le dernier mot — pas le serment d'Iblīs. Le plan de Shayṭān est connu, déclaré, et déjà vaincu dans son principe. Le croyant sincère n'a rien à craindre.
La sourate se clôt par trois versets d'une sobriété puissante (v. 86-88) : (1) « Dis : je ne vous demande aucun salaire pour cela — et je ne suis pas de ceux qui affectent (mutakallif — qui prétendent être ce qu'ils ne sont pas). » (2) « Ce n'est qu'un rappel (dhikr) pour les mondes. » (3) « Et vous en connaîtrez la nouvelle (nabaʾ) après un temps (baʿda ḥīn). » La sourate qui a commencé par « Ṣād — par le Coran au rappel (dhikr) » (v. 1) se ferme par « ce n'est qu'un rappel pour les mondes ». Le dhikr encadre tout. Et la menace finale est ouverte : « après un temps » — la vérité se révélera, que ce soit dans cette vie ou dans l'autre.