La mollesse opulente · at-Taraf · l'excès qui amollit le cœur et l'attache à l'ici-bas
Le taraf n'est pas la niʿma (le bienfait reçu d'Allah, qu'il soit reconnu et remercié), mais sa perversion : l'excès dans le bien-être, l'enflure des plaisirs, la quête continuelle d'un confort plus poussé que le précédent. Al-Munajjid en fait le premier des corrupteurs du cœur. Pourquoi ? Parce que, à la différence d'autres maladies plus visibles, le taraf avance sans bruit : il ne fait pas mal, il endort. C'est précisément cela son danger.
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« Jusqu'à ce que Nous saisissions par le châtiment leurs mutrafīn — les voilà qui poussent des cris. — Ne criez pas aujourd'hui ! Vous n'aurez de Nous aucun secours. »
Source : Coran, al-Muʾminūn 23 : 64-65
Al-Munajjid ouvre le chapitre par un avertissement net : « Le taraf est un défaut grave et une maladie qui détruit. Lorsqu'il s'installe dans une communauté, il emporte sa résolution, il l'engourdit, il l'amollit, il l'attache à l'ici-bas. » La gravité du taraf tient à ce qu'il n'a pas l'aspect d'un péché : on n'y voit ni alcool ni adultère, seulement le confort, l'aisance, la tranquillité. Mais c'est sous cette apparence inoffensive qu'il vide le cœur de son sérieux, le rend incapable d'effort, hostile à l'épreuve, et finalement attaché à la dunyā au point de l'aimer plus que l'au-delà. Le diagnostic du chapitre est par conséquent un examen de conscience : ai-je laissé le confort ramollir mon cœur ?
Le verbe tarifa signifie s'élargir dans le bienfait, jouir abondamment ; on dit utrifa fulān — « un tel a été couvert de jouissances » — d'où la forme passive mutraf, celui que l'abondance a gâté. Al-Munajjid retient de al-Mufradāt de Rāghib al-Iṣfahānī que le mutraf est « al-munaʿʿam alladhī ghudhdhiya bi-l-malādhdh » — celui qui a été nourri de jouissances jusqu'à en être conditionné.
La phrase est exacte : ce n'est pas l'aisance qui est blâmée, mais le franchissement. Là où la niʿma est reçue avec mesure et reconnaissance, elle est licite et bénie. Là où elle est multipliée pour elle-même, là où elle devient une fin, elle bascule en taraf.
Ibn Taymiyya, dans Iqtiḍāʾ aṣ-ṣirāṭ al-mustaqīm, va plus loin : « On ne demande pas au croyant d'éviter le froid au point de ne pas du tout le sentir — cela nuit au corps. Certains émirs se protégeaient du chaud et du froid au point de ne plus rien sentir, et leur corps périssait de l'intérieur. » Le taraf, c'est exactement cela à l'échelle du cœur.
Al-Munajjid cite Saba' 34 : 34 :
« Nous n'avons envoyé d'avertisseur dans une cité sans que ses mutrafīn ne disent : “Ce avec quoi vous êtes envoyés, nous le rejetons.” »
Le verset trace une loi presque sociologique : les premiers à refuser le rappel, à chaque fois qu'un avertisseur s'est levé, sont les mutrafīn. Pas les pauvres, pas les déshérités — ce sont eux d'ordinaire les premiers à entendre. Les premiers à refuser sont ceux que la mollesse a installés.
Al-Isrāʾ 17 : 16 :
« Quand Nous voulons détruire une cité, Nous donnons ordre à ses mutrafīn et ils s'y livrent à la perversion : la parole se réalise contre elle, et Nous la détruisons radicalement. »
Et Hūd 11 : 116, qui blâme les générations passées de ce qu'« il ne s'éleva parmi elles, en dehors d'un petit nombre, personne pour interdire la corruption sur la terre — au lieu de cela, ceux qui parmi eux étaient injustes ont suivi ce dans quoi ils étaient maintenus de jouissances » (at-tabaʿū mā utrifū fīhi). Aṭ-Ṭabarī commente : le mutraf, dans la langue arabe, est le munaʿʿam qui a été nourri de jouissances — c'est cette nourriture qui le fait s'enorgueillir contre l'ordre d'Allah.
Le hadith de la mosquée que cite al-Munajjid frappe par sa précision : « Misérable l'esclave du dīnār, misérable l'esclave du dirham, misérable l'esclave du vêtement à franges — s'il reçoit, il est satisfait ; s'il ne reçoit pas, il s'irrite » (Bukhārī 6435). Le mutraf est, dans le vocabulaire prophétique, un ʿabd — un esclave — non d'Allah mais de ses propres jouissances. Son cœur n'est plus libre.
Al-Munajjid cite Ibn al-Qayyim dans al-Fawāʾid :
Et al-Qiyāma 75 : 20-21 : « Vous aimez l'éphémère et vous délaissez l'au-delà ». Le taraf opère cette substitution.
Le but inavoué de la course aux plaisirs est de trouver le bonheur — mais ce bonheur, le cœur ne le trouve pas, et reste agité jusqu'à l'objet suivant. Al-Munajjid cite ici le hadith :
« À qui l'ici-bas est devenu son souci, Allah disperse ses affaires, place sa pauvreté entre ses yeux, et il ne lui parvient de l'ici-bas que ce qui lui a été décrété. » — Ibn Mājah 4105, ḥasan.
Al-Munajjid : « Le taraf conduit à la paresse dans les actes d'adoration, parce que le mutraf veut jouir des plaisirs de l'ici-bas — il ne trouve plus le temps pour la lecture du Coran, ni pour le jeûne du jour, ni pour la prière de la nuit, ni pour les autres adorations. » Le confort, en se multipliant, occupe l'espace que prenait l'effort spirituel.
Le corps habitué à tout amortir perd sa résistance. Il tombe malade pour la moindre cause. Al-Munajjid cite la mise en garde de Kaʿb al-Aḥbār à propos des hypocrites du verset de Maryam : ils étaient grands dormeurs, abandonnaient les prières, suivaient les passions — parce qu'ils s'étaient laissés aller.
Al-Munajjid l'écrit explicitement : « Le taraf laisse passer dans le cœur d'autres maladies — l'orgueil, l'ostentation, la vantardise, l'auto-admiration — et il chasse l'humilité et la douceur d'âme. » C'est pourquoi il ouvre la Porte 3 : il prépare le terrain pour les autres corrupteurs.
Al-Munajjid consacre tout un chapitre aux ṣuwar al-taraf al-muʿāṣira — les formes contemporaines de la mollesse. Sa thèse : le taraf n'est plus, comme du temps de Pharaon ou de Qārūn, une maladie des palais. Il est entré dans toutes les maisons. L'abondance technologique l'a démocratisé.
Le mutraf moderne ne se contente plus d'un plat. Il faut, pour qu'il mange, des variétés ; il jette ce qui a passé une nuit au réfrigérateur ; il ne touche que les marques, les marques de vaisselle, les restaurants en vue. Al-Qurṭubī, cité par al-Munajjid : « Manger au-delà de la mesure suffisante, en visant le tarafuh, est interdit. »
Et le mot d'Ibn ʿUmar à qui on offrait un médicament digestif : « Je ne me suis pas rassasié depuis quatre mois — non que je n'en aie pas les moyens, mais j'ai connu des gens qui se rassasiaient une fois et avaient faim plusieurs fois. »
Le souci excessif du paraître — non l'apparence soignée que l'islam recommande, mais la course aux marques mondiales, aux pièces uniques, aux commandes spéciales. Ibn al-Jawzī, cité par al-Munajjid : « Les Salaf portaient des vêtements moyens, ni excessifs ni médiocres, et choisissaient les meilleurs pour le vendredi, la fête et la rencontre des frères — sans qu'ils trouvent cela laid ; et le vêtement qui rabaisse celui qui le porte, par feinte d'ascétisme, est tout autant désapprouvé. Le meilleur des choix est le moyen. »
Al-Munajjid énumère sans charge polémique : la décoration confiée à des spécialistes payés des fortunes, les salles de bain devenues luxueuses, les domestiques multiples (une pour le ménage, une pour la cuisine, une pour les enfants), parfois plus nombreux que les habitants eux-mêmes. Et les téléphones renouvelés, les voitures changées chaque année, les enchères pour des numéros de plaque — « et que dire de l'art de la décoration des maisons : sans limite ! ».
L'industrie du tarfīh (« le divertissement ») — hôtels et villes de loisirs construits pour des milliards, où le visiteur paie des sommes considérables pour des jours entiers de jeux et de mets variés. Al-Munajjid voit cela comme une transformation de la dunyā en spectacle continu, où le cœur ne reste jamais seul avec lui-même.
Le hadith d'Ibn Burayda rapporte que le Prophète ﷺ « nous interdisait beaucoup de irfāh » — c'est-à-dire l'excès dans la parure et le confort (Abū Dāwūd 4160). Et : « Marchez parfois pieds nus », pour que le pied s'endurcisse et s'habitue à l'effort. La discipline corporelle est une discipline du cœur.
Al-Munajjid recommande explicitement : « Que la femme s'habitue à laver la vaisselle et nettoyer la maison, que l'enfant s'habitue à tondre l'herbe, à laver la voiture, à faire les courses — qu'on ne laisse pas la vie devenir un service permanent rendu à soi. »
Al-Munajjid distingue clairement :
On peut donc être riche et zāhid : à l'imam Aḥmad qui fut interrogé sur celui qui possède mille dīnār, peut-il être zāhid ? il répondit : « Oui, à condition qu'il ne se réjouisse pas s'ils augmentent et ne s'attriste pas s'ils diminuent. » Le zuhd se mesure dans le cœur, pas dans le compte en banque.
Le hadith fondateur : « Sois dans l'ici-bas comme un étranger ou comme un voyageur de passage » (Bukhārī 6416). Et le mot d'Ibn ʿUmar :
Le taraf vit de l'illusion d'une durée infinie. Méditer la mort coupe cette illusion à la racine.
Anas rapporte : « Le Prophète ﷺ n'a jamais mangé sur une khiwān [table dressée] jusqu'à ce qu'Allah le rappelle, et n'a jamais mangé un pain finement raffiné. » (Bukhārī 5386). ʿĀʾisha sortit un drap rugueux et un izār grossier en disant : « L'âme du Prophète ﷺ a été reprise dans ces deux étoffes. »
Et l'exemple de Muṣʿab ibn ʿUmayr — qu'on citait à La Mecque comme l'archétype de l'élégance avant l'islam, et qui, à sa mort, n'avait pour linceul qu'un pan d'étoffe : si on couvrait sa tête, ses pieds dépassaient ; si on couvrait ses pieds, sa tête dépassait. ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz, calife, dont la chemise neuve coûtait quatorze dirhams. Mālik ibn Dīnār disait : « Les gens disent que je suis un zāhid. Le zāhid, c'est ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz : la dunyā est venue à lui, et il l'a laissée. »
Acte concret. Le hadith de Muʿādh ibn Anas :
« Celui qui délaisse un vêtement par humilité pour Allah, alors qu'il en a les moyens — Allah l'appellera, le Jour de la Résurrection, à la tête des créatures, et lui donnera à choisir parmi les robes de la foi celle qu'il voudra revêtir. » — Tirmidhī 2481, ḥasan.
Et l'avertissement de ʿUmar dans la lettre qu'il fit envoyer : « Méfiez-vous du tanaʿʿum et de la parure des associateurs ; et méfiez-vous des vêtements de soie. » ʿUmar encore : « Laissez le tanaʿʿum et la mode des étrangers à l'islam. »