بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Chapitre 3.10

الكِبْر

L'orgueil · al-Kibr · première faute d'Iblīs, racine des chutes

L'orgueil n'est pas seulement le défaut le plus visible — c'est la première faute consignée dans l'histoire de la création, celle d'Iblīs refusant de se prosterner. Le Prophète ﷺ l'a défini en deux mots qui n'ont rien perdu de leur tranchant : baṭr al-ḥaqq wa-ghamṭ al-nās.

« لَا يَدْخُلُ الْجَنَّةَ مَنْ كَانَ فِي قَلْبِهِ مِثْقَالُ ذَرَّةٍ مِنْ كِبْرٍ ... الْكِبْرُ بَطَرُ الْحَقِّ وَغَمْطُ النَّاسِ »

« N'entrera pas au Paradis celui qui a dans le cœur le poids d'un atome d'orgueil. […] L'orgueil, c'est rejeter la vérité et mépriser les gens. »

Source : Muslim 91 — ʿAbd Allāh ibn Masʿūd

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Une racine, pas une branche

Ibn al-Qayyim, dans al-Fawāʾid, ramène toutes les fautes humaines à trois racines : l'orgueil — qui a fait d'Iblīs ce qu'il est devenu — l'avidité — qui a fait sortir Ādam du Paradis — et la jalousie — qui a armé le bras de Caïn contre Abel. Étudier le kibr, ce n'est donc pas étudier un défaut parmi d'autres : c'est interroger la première fissure du cœur, celle par laquelle s'engouffrent toutes les autres maladies spirituelles.

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Vocabulaire essentiel

الكِبْرal-kibr
L'orgueil intérieur — état du cœur qui se voit grand et voit les autres petits.
التَّكَبُّرat-takabbur
L'orgueil manifesté — l'attitude, la démarche, le ton de voix qui traduisent au dehors l'enflure du dedans.
بَطَرُ الحَقّbaṭr al-ḥaqq
« Rejeter la vérité » — refuser de la reconnaître par dédain, alors même qu'on la voit.
غَمْطُ النَّاسghamṭ al-nās
« Mépriser les gens » — les rabaisser, les regarder comme indignes, dévaloriser leurs mérites.
العُجْبal-ʿujb
L'auto-admiration — voir en soi un mérite. Différent du kibr : il regarde soi sans regarder autrui.
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Définition prophétique — deux composantes

Premier point · baṭr al-ḥaqq wa-ghamṭ al-nās
Le hadith écarte le faux problème (le soin de l'apparence) et nomme exactement les deux composantes du kibr.
Définition hadith fondateur

Lorsqu'un Compagnon objecta : « Mais l'homme aime que son habit soit beau et sa sandale belle… », le Prophète ﷺ répondit :

« إِنَّ اللَّهَ جَمِيلٌ يُحِبُّ الْجَمَالَ. الْكِبْرُ بَطَرُ الْحَقِّ وَغَمْطُ النَّاسِ »

« Allah est beau et aime la beauté. L'orgueil, c'est rejeter la vérité et mépriser les gens. » — Muslim 91.

1. Baṭr al-ḥaqq — rejeter la vérité

Refuser la vérité par dédain, alors même qu'on la voit. Beaucoup d'hommes, lorsqu'on leur présente une vérité indiscutable venant d'un plus jeune ou d'un plus modeste qu'eux, la nient simplement parce que « ce n'est pas eux qui l'ont dite ». La vérité serait acceptée si elle venait d'un autre.

ʿUbayd Allāh ibn al-Ḥasan, juge de Baṣra, fut corrigé sur une question de droit. Il s'arrêta, baissa la tête, puis dit : « Alors je reviens, et je reviens petit. Car être un appendice dans la vérité m'est plus cher qu'être une tête dans le faux. »

2. Ghamṭ al-nās — mépriser les gens

Les rabaisser, dévaloriser leurs mérites, chercher à les faire passer pour insignifiants — souvent pour préserver sa propre place.

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Distinguer — kibr et ʿujb

Deuxième point · Deux maladies sœurs, pas identiques
La distinction de ʿAbd Allāh ibn al-Mubārak fait autorité : kibr regarde l'autre, ʿujb regarde soi.
Distinction ʿujb

On confond souvent kibr et ʿujb. La distinction de ʿAbd Allāh ibn al-Mubārak, l'un des grands Salaf, fait autorité :

Trois différences pratiques

  • Le kibr regarde l'autre — il a besoin d'un autre à mépriser. Le ʿujb n'en a pas besoin : il regarde soi.
  • Le ʿujb peut habiter celui qui prie en croyant être pieux. Le kibr, lui, est repérable au comportement.
  • Le ʿujb est l'antichambre du kibr. Quand on s'admire seul, on finit toujours par mépriser ceux qui ne sont pas comme soi.
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Les causes — asbāb al-kibr

Troisième point · Six racines du mal
Al-Munajjid, suivant Ibn al-Qayyim et al-Ghazālī, ramène les causes du kibr à six pulsions intérieures.
Causes six racines
  • Le refus de se soumettre à qui que ce soit. Cette pulsion enfle au point d'amener l'homme à se rebeller contre Allah Lui-même — « en vérité l'homme est rebelle, dès qu'il se voit autosuffisant » (al-ʿAlaq 6-7).
  • L'ambition démesurée d'être au-dessus. L'orgueilleux estime que la société lui doit la première place — et si elle ne lui est pas accordée, il la prend par l'arrogance.
  • Cacher un manque intérieur. Paradoxalement, l'orgueil est souvent le masque d'une insuffisance. L'orgueilleux, par crainte qu'on découvre son défaut, tonitrue pour qu'on le respecte. Mais il ne fait qu'attirer l'attention sur ce qu'il voulait cacher.
  • L'humilité excessive d'autrui. Quand certains s'effacent au point qu'ils ne réclament jamais rien, l'orgueilleux interprète leur retrait comme une reconnaissance de sa supériorité.
  • Le déréglement des critères collectifs. Une société qui honore le riche pécheur et méprise le pauvre pieux fabrique mécaniquement de l'orgueil. Le hadith de Sahl ibn Saʿd (Bukhārī 6447) renverse exactement ce critère.
  • Comparer la grâce reçue en oubliant le Donneur. Au lieu de remercier Allah, l'homme se félicite : « Si j'ai reçu cela, c'est que je le mérite — et que les autres ne le méritaient pas. »
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Par quoi vient l'orgueil — bimā yaḥṣulu al-kibr

Quatrième point · Les terrains préférés du mal
Toute grâce peut devenir un piège : argent, savoir, œuvre, lignée — al-Munajjid recense les terrains où l'orgueil germe.
Manifestations pièges

L'argent

Allah cite le maître des deux jardins : « J'ai plus que toi en biens, et plus de prestige par le clan » (Kahf 34). Le Coran montre comment cette pensée s'enfle, jusqu'à la chute.

Le savoir — le piège du chercheur

Plus subtil et plus dangereux. Al-Munajjid distingue deux causes :

  • Une fausse science — qu'on appelle « science » sans qu'elle le soit. Car la science véritable, qui mène à la connaissance d'Allah, produit la khashya et le tawāḍuʿ, jamais l'orgueil. « Seuls craignent Allah, parmi Ses serviteurs, les savants » (Fāṭir 28).
  • Un cœur déjà mauvais qui se met à acquérir du savoir : ce qu'il acquiert ne fait que renforcer la maladie initiale.

Le pire : que le savant religieux utilise les outils de l'au-delà pour s'enorgueillir des hommes. Ibn Rajab note : c'est plus laid encore que d'utiliser le pouvoir et l'argent.

L'œuvre et l'adoration

Certains tirent orgueil de leurs prières et leurs jeûnes. Le Prophète ﷺ a averti :

« إِذَا قَالَ الرَّجُلُ: هَلَكَ النَّاسُ، فَهُوَ أَهْلَكُهُمْ »

« Quand l'homme dit : “les gens sont perdus” — c'est lui le plus perdu d'entre eux. » — Muslim 2623.

La lignée et l'origine

Le Prophète ﷺ à Abū Dharr — qui avait, dans une dispute, dénigré la mère étrangère d'un autre Compagnon : « Tu es un homme en qui demeure encore une trace de Jāhiliyya. » Et : « Ce sont vos frères : Allah les a placés sous vos mains. » — Bukhārī 30 · Muslim 1661.

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Conséquences — en ce monde et dans l'autre

Cinquième point · Ce que l'orgueil fait payer
Sur le comportement, dans l'ici-bas, dans l'au-delà : trois plans de punition que le Coran et la Sunna énumèrent sans détour.
Conséquences āthār

Sur le comportement (āthār)

  • S'orgueillir de croire en Allah, et refuser de Lui obéir — le cas de Pharaon et d'Iblīs.
  • Détourner le visage des gens, marcher avec arrogance — interdits explicitement (Luqmān 18).
  • Allonger ses vêtements pour se faire remarquer — « Allah ne regardera pas, le Jour du Jugement, celui qui traîne son habit par orgueil » (Bukhārī 5783).
  • Vouloir qu'on se lève à son entrée, qu'on l'entoure, qu'on marche derrière lui.
  • Refuser la fréquentation des pauvres et des faibles.
  • Refuser d'apprendre — l'orgueilleux ne reçoit ni savoir ni expérience de personne.
  • Rester collé à ses propres défauts — il ne soupçonne pas avoir besoin de se corriger.

Châtiment dans l'ici-bas

  • Privation du discernement et de la lumière des signes d'Allah (Aʿrāf 146).
  • Disparition des grâces dont l'homme s'enorgueillissait — l'homme qui dit « Je ne peux pas » par orgueil et qui ne put plus jamais lever la main jusqu'à sa bouche (Muslim 2021).
  • Le hadith terrible : « L'homme ne cesse de s'élever sur lui-même jusqu'à ce qu'il soit inscrit parmi les tyrans » (Tirmidhī 2000).

Châtiment dans l'au-delà

  • Perdition certaine — l'un des trois hommes dont on ne demande même pas des nouvelles le Jour du Jugement (Tirmidhī).
  • Le plus éloigné du Prophète ﷺ : al-mutashaddiqūn al-mutafayhiqūn — les disserteurs gonflés.
  • Rassemblement humiliant — les orgueilleux seront ressuscités « semblables à des fourmis, sous forme humaine, écrasés par les pieds des autres » (Tirmidhī 2492, ḥasan).
  • Empêchement du Paradis — un atome de kibr suffit (Muslim 91).
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Le remède — ʿilāj al-kibr

Sixième point · Trois leviers concrets
« L'orgueil ne disparaît pas par le seul souhait — il faut un traitement. » — al-Munajjid. Trois axes : se connaître, connaître Allah, agir l'humilité.
Remède tawāḍuʿ

1. Arracher la racine du cœur — par la double connaissance

  • Se connaître soi. Réfléchir à son commencement (une goutte impure), à sa fin (un cadavre putride), à son intervalle. Muṭarrif au gouverneur Yazīd ibn al-Muhallab : « Au commencement tu étais une goutte sale, à la fin tu seras une charogne pourrie, et entre les deux tu portes ce que tu sais. »
  • Connaître son Seigneur. La grandeur — al-kibriyāʾ — est un attribut exclusif d'Allah. Hadith qudsī : « La grandeur est mon manteau, l'orgueil mon vêtement — qui me les dispute, Je l'envoie au Feu » (Muslim 2620).

2. Examiner ce dont on s'enorgueillit

Pour chaque cause repérée, ramener à l'évidence : la grâce vient d'Allah, pas de soi. Le savant ? Allah en lui demandera des comptes plus durs. La lignée ? « Vous êtes tous fils d'Ādam, et Ādam vient de la terre. » (Abū Dāwūd 5116).

3. Pratique active de l'humilité — tawāḍuʿ

Pas seulement rejeter l'orgueil : poser des actes d'humilité. Les Salaf en ont laissé le modèle :

  • Le Prophète ﷺ qui se laissait emmener par une servante de Médine partout où elle voulait qu'il l'aide (Bukhārī 6072).
  • ʿAbd Allāh ibn Salām, riche, transportant lui-même un fagot de bois sur le marché : « J'ai voulu repousser l'orgueil de moi-même. »
  • Saʿd ibn Abī Waqqāṣ choisissant la vie pastorale : « Allah aime le serviteur pieux, riche d'intériorité, discret. » (Muslim 2965).

4. Le duʿāʾ d'ouverture de prière du Prophète ﷺ

« أَعُوذُ بِاللَّهِ السَّمِيعِ الْعَلِيمِ مِنَ الشَّيْطَانِ الرَّجِيمِ، مِنْ هَمْزِهِ وَنَفْخِهِ وَنَفْثِهِ »

« Je cherche refuge auprès d'Allah, le Tout-Entendant, l'Omniscient, contre Satan le maudit — contre sa morsure (la folie), son souffle (qui est l'orgueil), et son crachat (la poésie corruptrice). » — Tirmidhī 242.

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Ce qu'il faut retenir

5 vérités à ancrer avant de quitter ce chapitre
Le condensé pratique du chapitre.
  • Le kibr, c'est baṭr al-ḥaqq wa-ghamṭ al-nās — rejeter la vérité, mépriser les gens. Une seule des deux composantes suffit.
  • C'est la première faute d'Iblīs, et la première des trois racines de toutes les fautes (avec l'avidité et la jalousie) selon Ibn al-Qayyim.
  • La grandeur est l'exclusivité d'Allah. S'enorgueillir, c'est Lui disputer son manteau (hadith qudsī, Muslim 2620). Aucune œuvre, aucune science, aucune lignée n'autorise.
  • Un atome suffit pour interdire le Paradis. Le hadith d'Ibn Masʿūd (Muslim 91) ne laisse aucune marge — l'attention au cœur doit être quotidienne.
  • Le remède est triple : se connaître soi (origine, fin), connaître son Seigneur (grandeur exclusive), poser des actes d'humilité (tawāḍuʿ actif). Le souhait pieux ne suffit pas.

🧠 Grille mnémotechnique

1
DÉFINITION
Rejeter le vrai, mépriser autrui
بَطَرُ الحَقِّ وَغَمْطُ النَّاس
2
DISTINCTION
Kibr regarde l'autre · ʿujb regarde soi
الكِبْرُ غَيْرُ العُجْب
3
ORIGINE
Première faute d'Iblīs — racine
أَبَىٰ وَٱسْتَكْبَرَ
4
REMÈDE
Se connaître + connaître Allah + tawāḍuʿ
العِظْمَةُ إِزَارُه