Présenter sans caricaturer · Convergences et divergences · Sans takfīr ni mépris
Une grande partie des musulmans dans le monde — en Afrique du Nord, en Turquie, en Asie centrale, dans le sous-continent indien — relève historiquement de l'ashʿarisme ou du māturīdisme. Ce sont deux écoles théologiques sunnites apparues entre les IIIe et IVe siècles hijrī, en réaction à des courants jugés déviants (mu'tazila, jahmiyya). Sur les uṣūl centraux du tawhid — l'unicité d'Allah, la prophétie, le Coran, le Jour dernier — elles convergent largement avec la voie salaf. Sur la méthode des Noms et Attributs, elles divergent. Ce chapitre présente ces écoles sans les caricaturer, expose les divergences sans les exagérer, et établit le ton à tenir avec les musulmans qui s'en réclament — qui sont la majorité des sunnites contemporains.
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« Ne vous disputez pas, sinon vous fléchirez et votre force partira ; et soyez patients. »
Source : Coran, sourate al-Anfāl (8), verset 46 — verset matriciel : la dispute interne entre sunnites affaiblit toute la communauté.
Position salaf classique, telle qu'on la trouve chez Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, plus tard chez Ibn Bāz et al-ʿUthaymīn (raḥimahum-Allāh) : les ashʿarī et les māturīdī ne sont pas des kuffār, ne sont pas hors de la qibla, ne sont pas des ennemis. Ils sont des sunnites avec qui on partage l'essentiel et de qui on diverge sur la méthode de traitement des Noms et Attributs. Beaucoup d'ulamāʾ auxquels la communauté doit énormément — Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī, al-Nawawī, al-Suyūṭī, al-Bayhaqī — étaient ashʿarī sur la méthode. On respecte leur travail, on apprécie leurs apports, on note honnêtement les points de divergence. Le débutant qui découvre que tel grand savant était ashʿarī ne doit pas paniquer ; il doit apprendre à distinguer ce qu'on prend et ce sur quoi on diverge, sans rejeter l'ensemble.
Élevé chez les mu'tazila, al-Ashʿarī s'en est détourné publiquement vers l'âge de 40 ans. Ses derniers ouvrages — notamment al-Ibāna ʿan uṣūl al-diyāna — sont d'une grande proximité avec la voie salaf : il y affirme les attributs comme Allah les affirme. Les ashʿarī tardifs (à partir d'al-Bāqillānī, puis al-Juwaynī, al-Rāzī) se sont éloignés de cette position et ont systématisé une méthode de taʾwīl qu'al-Ashʿarī lui-même n'avait pas adoptée à la fin de sa vie. Distinction importante : « al-Ashʿarī » et « l'ashʿarisme tardif » ne sont pas exactement la même chose.
À Samarcande, dans le contexte hanafite, al-Māturīdī a élaboré une théologie plus rationaliste sur certains points (notamment la nécessité de la connaissance d'Allah par la raison seule). L'école māturīdī s'est répandue dans le monde turc et dans le sous-continent indien, à travers les hanafites.
Cette liste n'est pas un détail : c'est l'essentiel du dīn. Sur cet essentiel, ashʿarī et māturīdī sont nos frères dans la foi, sans nuance.
L'ashʿarisme tardif distingue sept attributs maʿnawī (vie, savoir, pouvoir, volonté, parole, ouïe, vue) qu'il affirme comme la voie salaf. Pour les autres attributs — la Main, le Visage, l'istiwāʾ sur le Trône, la nuzūl, la Jambe — il pratique soit le taʾwīl (la Main = la puissance ; l'istiwāʾ = la domination), soit le tafwīḍ (on reconnaît les mots et on délègue le sens à Allah). Le māturīdī tardif suit globalement le même schéma.
La voie salaf, telle qu'établie par al-Wāsiṭiyya d'Ibn Taymiyya (cf. ch. 2.5) : affirmer ce qu'Allah affirme pour Lui-même dans le sens linguistique apparent du texte, sans tashbīh, taʿṭīl, takyīf, tamthīl. Pas de division entre attributs « rationnels » et « informationnels ». Le critère : ce qu'Allah a dit de Lui-même est vrai, et le « comment » ne nous concerne pas.
Le taʾwīl kalāmī repose sur une présupposition : que le sens linguistique apparent serait du tashbīh. Or les Salaf ne lisaient pas ainsi : ils affirmaient le sens linguistique tout en sachant que la kayfiyya est inconnue, ce qui exclut d'avance le tashbīh. La voie salaf est plus respectueuse du texte (elle n'invente pas de sens nouveaux) et plus respectueuse de la transcendance d'Allah (elle ne mesure pas l'attribut divin par la raison humaine).
Ibn Taymiyya (raḥimahullah), pourtant le plus grand critique du kalām, écrivait que les ashʿarī sont « nos frères dans la sunna face aux mu'tazila et aux jahmī », et qu'ils sont « les plus proches de la sunna parmi les ahl al-kalām ». La position est claire : frères, divergents sur la méthode, à éclairer avec respect — jamais à excommunier.