Sourates 58–62 · 5 sourates · Communauté naissante
Ce premier bloc du Juzʾ Qad Samiʿa regroupe cinq sourates médinoises qui organisent la vie communautaire : de la femme qui plaide sa cause devant le Prophète ﷺ (Al-Mujādala) jusqu'à l'appel à la prière du vendredi (Al-Jumuʿa). Entre les deux : l'exil des Banū Naḍīr (Al-Ḥashr), les limites des alliances (Al-Mumtaḥana), et l'annonce d'Aḥmad (Al-Ṣaff). Fil conducteur : construire une communauté juste, solidaire et fidèle.
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La sourate s'ouvre par qad samiʿa Llāh — « Allah a certes entendu ». Khawla bint Thaʿlaba vient se plaindre au Prophète ﷺ : son mari Aws ibn al-Ṣāmit lui a dit « tu es pour moi comme le dos de ma mère » (ẓihār), une formule préislamique de répudiation. ʿĀʾisha rapporte qu'elle était dans la pièce et n'entendait pas tout, mais Allah entendait depuis au-dessus des sept cieux.
Le ẓihār est déclaré munkar (blâmable) et zūr (mensonge). L'expiation est progressive : libérer un esclave ; à défaut, jeûner deux mois consécutifs ; à défaut, nourrir soixante pauvres. Cette gradation montre la miséricorde dans la fermeté.
Allah est le quatrième de tout conciliabule de trois, le cinquième de cinq. Ce verset puissant rappelle l'omniprésence divine. Les entretiens secrets dans le péché, l'hostilité et la désobéissance au Messager ﷺ sont interdits — seuls ceux fondés sur la piété et la bonté sont permis.
Ordre unique dans le Coran : donner une aumône avant toute consultation privée avec le Prophète ﷺ. Cette injonction (v. 12) fut abrogée par le verset suivant (v. 13), mais elle montra qui craignait vraiment Allah. Seul ʿAlī ibn Abī Ṭālib la mit en pratique.
La sourate se clôt par une opposition nette : le parti de Shayṭān — ceux qui prennent pour alliés un peuple contre lequel Allah est en colère — est voué à l'échec. Le parti d'Allah — ceux qui aiment Allah et Son Messager ﷺ, même contre leurs propres pères et fils — ce sont eux les victorieux (muflihūn). Allah a inscrit la foi dans leurs cœurs et les a soutenus par un esprit (rūḥ) venant de Lui.
Les Banū Naḍīr, tribu juive de Médine, avaient rompu leur pacte avec le Prophète ﷺ et comploté pour l'assassiner. Allah jeta la terreur dans leurs cœurs ; ils quittèrent Médine en détruisant leurs propres maisons de leurs mains et des mains des croyants. Personne ne pensait qu'ils partiraient — ils se croyaient protégés par leurs forteresses.
Principe économique fondamental : les richesses ne doivent pas être un monopole (dūla) entre les riches. Le fayʾ (butin sans combat) revient à Allah, au Messager, aux proches, orphelins, pauvres et voyageurs. Et la règle d'or : « Ce que le Messager vous donne, prenez-le ; ce qu'il vous interdit, abstenez-vous-en. »
Trois générations sont louées successivement : les Muhājirūn expulsés de leurs maisons (v. 8), les Anṣār qui les accueillent et préfèrent autrui à eux-mêmes (v. 9 — le fameux īthār), et ceux qui viendront après eux en demandant pardon pour leurs frères aînés dans la foi (v. 10). Ce triptyque est le modèle de la communauté idéale.
Parabole saisissante : les hypocrites sont comparés à Shayṭān qui pousse l'homme à mécroître puis s'en désolidarise. Les munāfiqūn avaient promis aux Banū Naḍīr : « Si vous êtes expulsés, nous partirons avec vous ; si vous êtes combattus, nous vous aiderons. » Ils n'ont rien fait. La trahison des faux alliés est un thème récurrent de ce juzʾ.
Après les récits de trahison et de combat, Allah rappelle l'essentiel : la taqwā et la préparation pour « demain » (ghad) — l'au-delà. Ne soyez pas comme ceux qui ont oublié Allah, alors Il leur a fait oublier eux-mêmes (v. 19).
Les trois derniers versets d'Al-Ḥashr sont parmi les plus récités du Coran. Ils égrènent quinze noms divins : al-Raḥmān, al-Raḥīm, al-Malik, al-Quddūs, al-Salām, al-Muʾmin, al-Muhaymin, al-ʿAzīz, al-Jabbār, al-Mutakabbir, al-Khāliq, al-Bāriʾ, al-Muṣawwir… Tout ce qui est dans les cieux et la terre glorifie Allah. Ces versets sont la conclusion théologique de toute la sourate : la puissance qui a expulsé les Banū Naḍīr est celle du Créateur absolu.
Ḥāṭib ibn Abī Baltaʿa, compagnon sincère, avait envoyé une lettre aux Quraysh pour les avertir de l'expédition sur La Mecque — non par mécréance, mais pour protéger sa famille restée là-bas. Allah révèle cet acte et interdit de prendre Ses ennemis pour alliés. Malgré la gravité, le Prophète ﷺ pardonna à Ḥāṭib car il avait combattu à Badr.
Ibrāhīm est cité comme modèle : il s'est désavoué de son peuple idolâtre tout en maintenant la rectitude. Le croyant ne sacrifie pas sa foi pour plaire à des adversaires, mais il reste juste — la rupture est idéologique, pas haineuse.
Verset capital pour les relations interreligieuses : Allah n'interdit pas la bienfaisance (birr) et l'équité (qisṭ) envers ceux qui ne combattent pas les musulmans dans la religion. L'interdiction ne concerne que ceux qui combattent, expulsent, et soutiennent l'expulsion. La nuance est fondamentale.
Quand des femmes croyantes émigrent vers Médine, il faut les éprouver (imtaḥanūhunna) pour vérifier la sincérité de leur foi. Si elles sont reconnues croyantes, elles ne doivent pas être renvoyées aux mécréants. Ce verset donne son nom à la sourate et établit le droit des femmes à l'émigration religieuse indépendamment de leurs maris.
Reproche divin direct : « Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? C'est une grande détestation (maqt) auprès d'Allah. » Ce verset est le fondement coranique de la sincérité (ṣidq) : l'islam refuse la dissociation entre discours et pratique. Le contexte : des compagnons avaient souhaité connaître l'acte le plus méritoire, puis hésité à l'accomplir.
Allah aime ceux qui combattent dans Sa voie en rang (ṣaff) comme un édifice maçonné (bunyān marṣūṣ). L'image est celle de la cohésion : chaque brique soutient les autres. La communauté est un mur solide, pas une collection d'individus.
Verset fondamental de la christologie islamique : ʿĪsā annonce à son peuple un messager à venir dont le nom est Aḥmad — l'un des noms du Prophète Muḥammad ﷺ. ʿĪsā se positionne comme confirmateur de la Torah et annonciateur de la prophétie à venir. La chaîne prophétique est continue.
Image puissante : les opposants veulent éteindre la lumière d'Allah avec leurs bouches — comme souffler sur le soleil. Mais Allah parachèvera Sa lumière, quoi que les mécréants détestent. Ce verset revient dans deux sourates (al-Tawba 32 et al-Ṣaff 8).
Allah propose un « commerce » (tijāra) aux croyants : croire et lutter dans Sa voie avec leurs biens et leurs personnes. En retour : le pardon des péchés et des jardins sous lesquels coulent les rivières. Le vocabulaire commercial touche les Arabes commerçants — c'est un investissement dont le rendement est éternel.
La sourate se clôt par un appel à être les « auxiliaires d'Allah » (anṣār Allāh), comme les ḥawāriyyūn (apôtres) de ʿĪsā. Un groupe des Banū Isrāʾīl crut, un autre mécrut — et ceux qui crurent furent soutenus contre leurs ennemis. Le message est clair : prenez le camp de la foi.
Allah a envoyé parmi les ummiyyīn (les Arabes illettrés) un messager d'entre eux avec quatre missions : réciter les signes, purifier les âmes (tazkiya), enseigner le Livre et la sagesse (ḥikma). Avant lui, ils étaient dans un égarement manifeste. Ce verset est l'accomplissement de l'invocation d'Ibrāhīm (al-Baqara, v. 129).
Image percutante : ceux à qui la Torah fut confiée mais qui ne l'appliquent pas sont comme un âne (ḥimār) portant des livres (asfār). L'âne porte un poids sans en tirer aucun bénéfice. Cette parabole est aussi un avertissement pour les musulmans : porter le Coran sans le pratiquer est le même travers.
Si vous prétendez être les alliés exclusifs d'Allah, alors souhaitez la mort ! Ils ne la souhaiteront jamais — car ils savent ce que leurs mains ont préparé. La mort est le test de vérité ultime : celui qui est certain de l'au-delà ne la craint pas.
Le verset fondateur de la prière du vendredi : quand l'appel (adhān) retentit, accourez au dhikr d'Allah et laissez le commerce. Le mot fasʿaw (empressez-vous) montre l'urgence — le commerce terrestre peut attendre, le commerce avec Allah ne saurait être retardé.
Le contexte : une caravane arriva pendant le sermon du Prophète ﷺ, et les gens se dispersèrent pour aller voir la marchandise, le laissant debout (qāʾiman). Allah reproche : « Ce qui est auprès d'Allah est meilleur que le divertissement et le commerce. Et Allah est le meilleur des pourvoyeurs. » La sourate se ferme sur ce rappel : la priorité absolue est le rappel d'Allah.