La reconstruction de la Kaʿba · À 35 ans du Prophète ﷺ · Cinq ans avant la révélation
Lorsque le Prophète ﷺ atteignit ses 35 ans, une crue suivie d'un incendie endommagea les murs de la Kaʿba. Quraysh décida alors de la rebâtir. Cet épisode est riche d'enseignements : il révèle la sagesse précoce du jeune Muḥammad ﷺ, la confiance qu'il inspirait déjà à ses concitoyens, et l'attachement profond des Arabes à la Maison d'Ibrāhīm. C'est aussi à ce moment qu'il sauve sa cité d'une guerre fratricide pour la pose de la pierre noire — ultime préfiguration de la mission de réconciliation qu'il portera bientôt.
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Allah dit : « Et lorsqu'Ibrāhīm élevait les fondations de la Maison avec Ismāʿīl, [ils dirent] : "Notre Seigneur, accepte ceci de nous. C'est Toi, certes, qui entends tout et sais tout." »
Source : Coran, sourate al-Baqara (2), verset 127
Cinq ans avant la révélation, une crue violente puis un incendie fragilisèrent les murs de la Kaʿba que les générations précédentes avaient laissée à l'état des fondations posées par Ibrāhīm ﷺ et Ismāʿīl ﷺ. Quraysh hésita longtemps : démolir la Maison qu'on vénère depuis des siècles paraissait sacrilège. Al-Walīd ibn al-Mughīra prit les devants, brisa une pierre, attendit la nuit pour voir s'il subirait quelque châtiment ; rien n'arrivant, les autres se mirent au travail. Selon Mubārakpūrī, ils convinrent de ne bâtir qu'avec un argent ṭayyib (licite) — refusant l'argent tiré de la fornication, de l'usure ou de l'injustice. C'est dans ce climat de purification matérielle qu'intervient le jeune Muḥammad ﷺ.
La Kaʿba, depuis l'élévation de ses fondations par Ibrāhīm et Ismāʿīl ﷺ, n'avait connu qu'un mur de pierres sans toit ni mortier. Une chèvre vola un jour le tissu (kiswa) qui la couvrait, le feu se propagea, puis une crue acheva de fragiliser les murs. Quraysh comprit qu'il fallait l'élever à nouveau. Mais qui oserait démolir la Maison sacrée ? Selon Mubārakpūrī, al-Walīd ibn al-Mughīra prit la pioche, frappa et attendit la nuit. Aucun malheur ne survenant, le chantier fut décidé.
« Et purifie Ma Maison pour ceux qui en font le tour, et qui s'y tiennent debout, et qui s'inclinent et se prosternent » (al-Ḥajj, 26). Quraysh résolut de ne bâtir qu'avec un argent purifié, refusant celui de la fornication, de l'usure ou de l'oppression. Cet argent licite étant insuffisant, ils durent réduire la surface : la partie laissée dehors s'appelle aujourd'hui al-Ḥijr ou al-Ḥaṭīm. Chaque tribu se chargea d'un côté de la Maison.
Le Prophète ﷺ, alors âgé de 35 ans, participa au chantier en portant les pierres avec son oncle al-ʿAbbās. Le poids et la chaleur étaient tels qu'il enleva son izār pour le poser sur son épaule, et tomba évanoui ; on le rhabilla aussitôt. Cet incident est rapporté par al-Bukhārī (n°1582) et indique l'ardeur du futur Messager dans le service de la Maison de son Seigneur, avant même d'avoir reçu la prophétie.
Quand le moment vint de replacer la pierre noire au coin oriental de la Maison, chaque clan voulut s'octroyer cet honneur. La discorde fut telle, rapporte Mubārakpūrī, que pendant quatre ou cinq jours la cité fut à deux doigts de la guerre. Banū ʿAbd ad-Dār allèrent jusqu'à remplir un récipient de sang et y plonger leurs mains pour jurer la mort plutôt que la cession de l'honneur — c'est ce qu'on appela laʿaqat ad-dam (le pacte du sang léché).
Abū Umayya ibn al-Mughīra al-Makhzūmī, l'aîné des chefs présents, proposa : « Que le premier homme qui entrera par cette porte tranche entre vous. » Tous acceptèrent. Et c'est le Prophète ﷺ qui, à ce moment, franchit la porte. À sa vue, la foule s'exclama : « Voici al-Amīn ! Nous l'agréons ! Voici Muḥammad ! » Cette spontanéité est révélatrice : avant même la prophétie, l'unanimité des Mecquois reconnaissait en lui un homme au-dessus du clan, capable d'être juste.
« Et Il a uni leurs cœurs. Aurais-tu dépensé tout ce qui est sur terre, tu n'aurais pu unir leurs cœurs » (al-Anfāl, 63). Le Prophète ﷺ demanda un manteau (ridāʾ), l'étendit au sol, posa la pierre noire en son centre, puis dit : « Que chaque clan en prenne un coin. » Tous portèrent ensemble. Quand ils arrivèrent à l'emplacement, c'est le Prophète ﷺ lui-même qui prit la pierre de ses mains et la posa au coin oriental.
La trouvaille géniale : aucun clan n'eut le sentiment d'être déshonoré, puisque chacun avait participé à porter la pierre. La paix de Makka fut sauvée. Cette scène, rapportée par Ibn Isḥāq et reprise par tous les historiens, est l'un des plus beaux signes annonciateurs de la mission du Prophète ﷺ : il sait, par sa parole et son geste, désamorcer les conflits que la fierté tribale rend insolubles.