بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Chapitre N°18

الْخُرُوجُ وَالْغَار

L'émigration et la grotte de Thawr · Lundi 1ᵉʳ Rabīʿ al-Awwal · 53 ans · Le départ secret

Après les serments de ʿAqaba, les Compagnons quittent Makka par petits groupes pour rejoindre Madīna. Le Prophète ﷺ reste, attendant la permission de son Seigneur. Quand Qoreych complote son assassinat, l'ordre tombe : il doit partir. Cette nuit-là, il choisit Abū Bakr pour compagnon, ʿAlī comme leurre dans son lit, et un guide polythéiste de confiance. Pendant trois jours, ils se cachent dans la grotte de Thawr, où Allah descend Sa quiétude (sakīna) sur eux. Surāqa les rattrape mais ses chevaux s'enfoncent dans le sable. La main d'Allah les protège jusqu'aux portes de Yathrib.

﴿إِلَّا تَنْصُرُوهُ فَقَدْ نَصَرَهُ اللَّهُ إِذْ أَخْرَجَهُ الَّذِينَ كَفَرُوا ثَانِيَ اثْنَيْنِ إِذْ هُمَا فِي الْغَارِ إِذْ يَقُولُ لِصَاحِبِهِ لَا تَحْزَنْ إِنَّ اللَّهَ مَعَنَا ۖ فَأَنزَلَ اللَّهُ سَكِينَتَهُ عَلَيْهِ﴾

Allah dit : « Si vous ne lui portez pas secours… Allah l'a déjà secouru, lorsque ceux qui avaient mécru l'avaient banni, deuxième de deux. Quand ils étaient dans la grotte et qu'il disait à son compagnon : "Ne t'attriste pas, Allah est avec nous." Allah fit descendre sur lui Sa quiétude. »

Source : Coran, sourate at-Tawba (9), verset 40

📅

Contexte historique

Le Messager d'Allah ﷺ donna la permission à ses Compagnons d'émigrer à Madīna. Ils quittèrent Makka en cachette par petits groupes : Abū Salama et Umm Salama, puis Ṣuhayb, ʿUmar avec une vingtaine de proches, ʿUthmān et bien d'autres. Lorsque Qoreych comprit ce qui se passait, ses chefs se réunirent à Dār an-Nadwa, conseil d'Iblīs (déguisé en cheikh de Najd) inclus, et décidèrent que de chaque tribu un jeune homme robuste participerait au meurtre du Prophète ﷺ, pour que sa famille — les Banū Hāshim — ne puisse demander vengeance qu'à toutes les tribus à la fois et soit forcée d'accepter le prix du sang. Allah informa Son Messager ﷺ par Jibrīl et lui ordonna d'émigrer la nuit même. Le Prophète ﷺ se rendit chez Abū Bakr en plein midi — heure inhabituelle — pour lui annoncer le départ ; Abū Bakr pleura de joie : il avait préparé deux chamelles depuis des mois pour cet instant. Il quitta Makka un lundi du mois de Rabīʿ al-Awwal de l'an 14 de la prophétie, à l'âge de 53 ans, en récitant la sourate Yāsīn et en jetant une poignée de poussière sur les têtes des assassins. ʿĀmir ibn Fuhayra, servant affranchi d'Abū Bakr, leur ravitailla en lait et brouilla les traces avec son troupeau. ʿAbdullāh ibn Abī Bakr venait la nuit leur rapporter les nouvelles ; sa sœur Asmāʾ, surnommée « Dhāt an-Niṭāqayn », apportait la nourriture. ʿAbdullāh ibn Urayqiṭ al-Laythī, encore polythéiste mais homme de confiance et expert des routes, leur servit de guide. Ils se cachèrent dans la grotte de Thawr pendant trois nuits (du jeudi au lundi), puis empruntèrent un chemin côtier inhabituel vers Yathrib.

👥

Personnages importants

أَبُو بَكْر الصِّدِّيق Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq
Compagnon du Prophète ﷺ pendant la Hijra. Le « second de deux » dans la grotte.
عَلِيّ بْن أَبِي طَالِب ʿAlī ibn Abī Ṭālib
Dort dans le lit du Prophète ﷺ pour tromper les assassins, et reste à Makka pour rendre les dépôts.
عَامِر بْن فُهَيْرَة ʿĀmir ibn Fuhayra
Servant affranchi d'Abū Bakr ; ravitaille la grotte en lait et brouille les traces avec son troupeau.
عَبْد اللَّه بْن أُرَيْقِط ʿAbdullāh ibn Urayqiṭ
Polythéiste de confiance, expert des routes ; guide les deux émigrés par le chemin côtier.
سُرَاقَة بْن مَالِك Surāqa ibn Mālik
Tente de rattraper le Prophète ﷺ pour la prime ; son cheval s'enfonce dans le sable. Il devient musulman.
أَسْمَاء بِنْت أَبِي بَكْر · ذَاتُ النِّطَاقَيْن Asmāʾ bint Abī Bakr (Dhāt an-Niṭāqayn)
Fille d'Abū Bakr ; déchira sa ceinture en deux pour lier la nourriture envoyée à la grotte. Surnommée « celle aux deux ceintures » par le Prophète ﷺ.
أُمّ مَعْبَد الْخُزَاعِيَّة Umm Maʿbad al-Khuzāʿiyya
Bédouine de la tribu de Khuzāʿa. Sa brebis stérile donna du lait abondant après le passage du Prophète ﷺ ; sa description du Prophète ﷺ à son mari est célèbre.
1

La permission d'émigrer et la nuit du départ

Le complot de Dār an-Nadwa
Allah informe Son Messager ﷺ ; ʿAlī dort dans son lit, le Prophète ﷺ sort en récitant Yāsīn.
Sira Lundi · Rabīʿ al-Awwal

L'ordre divin et le complot de Dār an-Nadwa

Les Compagnons quittèrent Makka par petits groupes ; l'un des premiers à émigrer fut Abū Salama, suivi par ʿUmar avec une vingtaine de proches, ʿUthmān, Ṣuhayb… Le Prophète ﷺ resta, attendant l'autorisation d'Allah. Qoreych se réunit à Dār an-Nadwa, leur lieu de conseil. Iblīs s'y présenta sous l'apparence d'un cheikh de Najd. Plusieurs propositions furent débattues : l'emprisonner (refusé par le faux cheikh : ses partisans le délivreraient) ; le bannir (refusé : il rallierait les autres tribus) ; le tuer collectivement, un jeune homme de chaque tribu portant un coup d'épée — ainsi le sang serait dispersé et les Banū Hāshim contraints à accepter le prix du sang. Le plan fut adopté. Allah le révéla : ﴿وَإِذْ يَمْكُرُ بِكَ الَّذِينَ كَفَرُوا لِيُثْبِتُوكَ أَوْ يَقْتُلُوكَ أَوْ يُخْرِجُوكَ ۚ وَيَمْكُرُونَ وَيَمْكُرُ اللَّهُ ۖ وَاللَّهُ خَيْرُ الْمَاكِرِينَ﴾ — « Et rappelle-toi quand les mécréants complotaient contre toi pour t'emprisonner, te tuer ou te bannir. Ils complotaient et Allah déjouait leurs complots ; Allah est le meilleur des stratèges. » (al-Anfāl, 30). Jibrīl descendit : « Cette nuit, ne dors pas dans ton lit. » Le Prophète ﷺ alla chez Abū Bakr en plein midi — heure inhabituelle — et lui annonça : « Allah m'a permis d'émigrer. » Abū Bakr demanda en pleurant : « Et la compagnie, ô Messager d'Allah ? — La compagnie. » Il avait préparé deux chamelles depuis des mois.

Le sacrifice de ʿAlī et la sortie

Le Prophète ﷺ demanda à ʿAlī ibn Abī Ṭālib de dormir dans son lit, enveloppé dans son manteau vert du Yémen. Les jeunes assassins, postés autour de la maison, regardaient par les interstices et virent une silhouette : ils attendirent l'aube pour frapper, par crainte du déshonneur de tuer un homme dans son sommeil devant les femmes. Le Prophète ﷺ sortit, jeta une poignée de poussière sur leurs têtes en récitant : ﴿وَجَعَلْنَا مِن بَيْنِ أَيْدِيهِمْ سَدًّا وَمِنْ خَلْفِهِمْ سَدًّا فَأَغْشَيْنَاهُمْ فَهُمْ لَا يُبْصِرُونَ﴾ — « Nous avons mis une barrière devant eux et une barrière derrière eux ; et Nous les avons recouverts ainsi, ils ne peuvent rien voir. » (Yāsīn, 9). Pas un ne le vit. Quand le jour se leva, ils découvrirent ʿAlī. ʿAlī resta à Makka trois jours pour rendre les dépôts (amānāt) que les Mecquois avaient confiés au Prophète ﷺ — preuve que même ses ennemis lui faisaient confiance, l'appelant al-Amīn. Il rejoignit ensuite le Prophète ﷺ à pied jusqu'à Quba.

2

La grotte de Thawr

Trois jours · La sakīna
Quand Qoreych arriva à l'entrée, Abū Bakr eut peur ; le Prophète ﷺ le rassura.
Sira Ghār Thawr

Une cachette inattendue, un système de ravitaillement

Au lieu de prendre la route nord vers Madīna, le Prophète ﷺ et Abū Bakr partirent vers le sud, dans la direction opposée — premier coup de la stratégie. Ils gravirent le mont Thawr (à environ 5 km au sud de Makka) et s'enfoncèrent dans une grotte étroite. Abū Bakr y entra le premier, vérifia chaque recoin, boucha les trous avec des morceaux de son habit, et ne laissa entrer le Prophète ﷺ qu'une fois le lieu sécurisé ; on rapporte qu'un serpent piqua son pied et qu'il endura sans bouger pour ne pas réveiller le Messager d'Allah ﷺ qui dormait sur ses genoux. ʿAbdullāh, le fils d'Abū Bakr, intelligent et discret, venait la nuit leur rapporter les nouvelles de Makka et repartait avant l'aube. Sa sœur Asmāʾ apportait la nourriture ; elle déchira sa ceinture (niṭāq) en deux pour lier le sac et l'outre, ce qui lui valut du Prophète ﷺ le surnom de « Dhāt an-Niṭāqayn » (celle aux deux ceintures). ʿĀmir ibn Fuhayra, servant affranchi d'Abū Bakr, faisait paître les chèvres derrière les pas d'Asmāʾ et de ʿAbdullāh pour effacer leurs traces, et leur fournissait du lait frais le soir.

« Ne t'attriste pas, Allah est avec nous »

Qoreych offrit cent chamelles à qui ramènerait le Prophète ﷺ mort ou vif. Les pisteurs les plus habiles, dirigés par Abū Karz al-Khuzāʿī, suivirent les empreintes jusqu'à l'entrée même de la grotte. Abū Bakr, voyant leurs pieds tout près, murmura : « Ô Messager d'Allah, s'ils baissent les yeux, ils nous verront. » Le Prophète ﷺ répondit avec sérénité : « Ô Abū Bakr, que penses-tu de deux dont Allah est le troisième ? » (mā ẓannuka bi-thnayni Allāhu thālithuhumā). Selon les rapports, Allah avait fait tisser une toile d'araignée à l'entrée et un pigeon sauvage y avait pondu — signes qui firent dire à un pisteur : « Ce nid date d'avant la naissance de Muḥammad. » Ils repartirent. Le verset immortalisa la scène : ﴿إِذْ يَقُولُ لِصَاحِبِهِ لَا تَحْزَنْ إِنَّ اللَّهَ مَعَنَا ۖ فَأَنزَلَ اللَّهُ سَكِينَتَهُ عَلَيْهِ وَأَيَّدَهُ بِجُنُودٍ لَّمْ تَرَوْهَا﴾ (at-Tawba, 40).

3

Le chemin côtier et la poursuite de Surāqa

Vers Yathrib
Trois jours plus tard, ils empruntent le chemin côtier ; Surāqa les rattrape mais Allah le neutralise.
Sira Surāqa ibn Mālik

Le départ de la grotte

Le quatrième jour (lundi), ʿAbdullāh ibn Urayqiṭ vint au rendez-vous avec les deux chamelles d'Abū Bakr et la sienne. Le Prophète ﷺ refusa que sa monture lui fût offerte en cadeau et insista pour la payer ; il choisit la chamelle al-Qaṣwāʾ, qu'il aimera et montera désormais. Ils descendirent par la route inhabituelle de Yamen, longèrent la mer Rouge, contournèrent la zone de la Mecque et obliquèrent vers Yathrib par un itinéraire qu'aucun pisteur ne connaissait. Asmāʾ vint leur dire adieu en pleurs ; Abū Bakr lui laissa la totalité de sa fortune (5 ou 6 000 dirhams). Son père, Abū Quḥāfa (encore aveugle et non musulman), demanda où était son fils ; Asmāʾ posa des cailloux à la place de l'argent et lui fit toucher la pile pour le rassurer.

Surāqa, Umm Maʿbad, et l'arrivée à Quba

Surāqa ibn Mālik, attiré par la prime de cent chamelles, partit à leur poursuite, s'éloignant volontairement des autres chasseurs. Trois fois, sur le sable plat, son cheval s'enfonça brutalement jusqu'au ventre, et de la fumée s'éleva entre les pattes. Comprenant qu'il s'agissait d'un signe d'Allah, il appela : « Donnez-moi l'amān, et je vous tirerai d'embarras ! » Il demanda un pacte écrit ; Abū Bakr lui rédigea un document sur un fragment d'os ou de cuir. Le Prophète ﷺ lui promit, le voyant déjà : « Comment seras-tu, ô Surāqa, le jour où tu porteras les bracelets de Khosroès ? » Promesse qui se réalisera des années plus tard sous le califat de ʿUmar. Surāqa rentra à Makka, désormais protecteur silencieux, dissimulant la trace du Prophète ﷺ. En chemin, ils s'arrêtèrent chez Umm Maʿbad al-Khuzāʿiyya, dont la brebis stérile, frottée par la main du Prophète ﷺ, donna un lait abondant. Quand son mari Abū Maʿbad revint, elle lui décrivit le voyageur : visage rayonnant, regard noble, voix mélodieuse, parole équilibrée — célèbre portrait connu sous le nom de « ḥadīth Umm Maʿbad ». Ils croisèrent aussi az-Zubayr ibn al-ʿAwwām revenant de Syrie, qui leur offrit des étoffes blanches. Au matin du lundi 8 ou 12 Rabīʿ al-Awwal, ils arrivèrent à Quba aux portes de Madīna.

4

Les Compagnons de la Hijra et les enseignements de la grotte

Famille · stratégie · tawakkul
Une opération coordonnée, un cercle de sept personnes de confiance, des leçons immédiates.
Sira Cellule de la Hijra

Sept maillons d'une opération

Mubārakpūrī souligne la perfection des moyens humains employés. Sept personnes formaient le cercle de confiance : (1) Abū Bakr, le compagnon ; (2) ʿAlī, le leurre ; (3) Asmāʾ bint Abī Bakr, qui apportait la nourriture ; (4) ʿAbdullāh ibn Abī Bakr, qui rapportait les renseignements ; (5) ʿĀmir ibn Fuhayra, qui effaçait les traces avec son troupeau ; (6) ʿAbdullāh ibn Urayqiṭ, le guide expert non-musulman ; (7) le Prophète ﷺ lui-même, le décideur. Chacun avait une fonction précise, un timing maîtrisé, une discrétion absolue. Personne ne savait exactement ce que les autres faisaient. La direction opposée (sud, vers Thawr), les trois nuits d'attente que la chasse se calme, le détour côtier — tout est méthode.

Le mérite scriptural d'Abū Bakr

Le verset at-Tawba 40 mentionne explicitement Abū Bakr comme « ṣāḥibihi » (« son compagnon »), « thāniya thnayni » (« second de deux »), et lui attribue indirectement la sakīna descendue sur le Prophète ﷺ. Aucun autre Compagnon n'a un tel mérite scriptural. Quand des Khārijites prétendirent plus tard que la sakīna était descendue sur le Prophète ﷺ seulement, les savants répondirent : il l'avait déjà ; le verset prouve qu'elle est descendue spécialement sur Abū Bakr pour le rassurer. Le Prophète ﷺ dira à Madīna : « Si je devais prendre un khalīl (ami intime) parmi les hommes, j'aurais pris Abū Bakr ; mais c'est mon frère et mon compagnon. » (al-Bukhārī)

📋

Leçons à retenir

3 leçons essentielles
Ce que cette période nous enseigne pour notre propre vie.
  • Tawakkul et asbāb (causes) : sept personnes coordonnées, route inversée vers le sud, trois nuits d'attente, guide non-musulman expert, ravitaillement nocturne, troupeau qui efface les traces — toutes les précautions humaines couplées à la remise à Allah
  • Le mérite d'Abū Bakr : il est le « second de deux » mentionné explicitement par le Coran (at-Tawba 40), endurant la morsure du serpent pour ne pas réveiller le Prophète ﷺ — preuve scripturaire de sa supériorité parmi les Compagnons
  • Allah orchestre les détails : de la toile d'araignée et du pigeon devant la grotte à l'enfoncement du cheval de Surāqa et à la brebis d'Umm Maʿbad — Sa providence accompagne celui qui émigre dans Son sentier

🧠 Chronologie mnémotechnique

7
CELLULE DE LA HIJRA
Complot de Qoreych
ʿAlī · Asmāʾ · ʿAbdullāh · ʿĀmir · Ibn Urayqiṭ
3
GROTTE DE THAWR
3 nuits · sakīna
Toile · pigeon · serpent
SURĀQA · UMM MAʿBAD
Cheval enfoncé · brebis
Bracelets de Khosroès
53
CHEMIN CÔTIER
Vers Yathrib
at-Tawba 40 · al-Anfāl 30