بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Ijmāʿ N°1

حَقِيقَةُ الْإِجْمَاعِ

Ouverture du Kitāb al-Ijmāʿ · La définition de Subkī mot à mot · Chaque qayd est une porte vers une masʾala

Le Kitāb al-Ijmāʿ est le troisième livre du Jamʿ al-Jawāmiʿ. Al-Zarkashī explique d'emblée pourquoi Subkī le place avant le qiyās : l'ijmāʿ est préservé de l'erreur (maʿṣūm min al-khaṭaʾ), contrairement au qiyās. Toute la Porte IV tient dans une seule phrase : « l'accord du mujtahid de la communauté, après la mort de Muḥammad ﷺ, en une époque, sur quelque affaire que ce soit ». Al-Zarkashī affirme que toutes les masāʾil du chapitre sont extraites de cette définition — Subkī a fait œuvre de génie (« qad abdaʿa al-muṣannif »), au point qu'un esprit pénétrant pourrait se contenter du taʿrīf et se dispenser de l'examen des masāʾil une à une. Cette première carte démonte donc la définition pièce par pièce : le genre (al-ittifāq), le mot mujtahid écrit au singulier (et pourquoi ce détail orthographique est décisif), al-umma, baʿd wafāt Muḥammad ﷺ, fī ʿaṣr (le qayd ajouté par al-Āmidī), et ʿalā ayy amr kān.

الْكِتَابُ الثَّالِثُ فِي الْإِجْمَاعِ : وَهُوَ اتِّفَاقُ مُجْتَهِدِ الْأُمَّةِ بَعْدَ وَفَاةِ مُحَمَّدٍ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ فِي عَصْرٍ عَلَى أَيِّ أَمْرٍ كَانَ

« Troisième livre : l'ijmāʿ. C'est l'accord du mujtahid de la communauté, après la mort de Muḥammad ﷺ, en une époque, sur quelque affaire que ce soit. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Ijmāʿ (taʿrīf al-ijmāʿ) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 278-279

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Une définition-programme

Les uṣūliyyīn rivalisent de précision dans la définition de l'ijmāʿ, car chaque mot engage une doctrine. Dire mujtahid, c'est déjà exclure le ʿāmmī (carte 4) ; dire al-umma, c'est exclure les communautés antérieures et celui que l'on déclare kāfir ; dire baʿd wafāt, c'est nier l'ijmāʿ du vivant du Prophète ﷺ ; dire fī ʿaṣr, c'est ouvrir le débat sur l'inqirāḍ al-ʿaṣr (carte 3) ; dire ʿalā ayy amr kān, c'est inclure le religieux, le rationnel et le profane (carte 2). Al-Zarkashī compare la définition de Subkī à celle d'Ibn al-Ḥājib (« l'accord des mujtahids de cette umma en une époque sur une affaire ») et montre que la formulation de Subkī est al-taḥrīr — la rédaction la plus exacte : il a indéfini ʿaṣr mais explicitement généralisé amr, car les époques sont équivalentes alors que les affaires diffèrent (l'ijmāʿ sur les ʿaqliyyāt fait débat, pas l'ijmāʿ d'une époque plutôt qu'une autre).

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Vocabulaire essentiel

إِجْمَاع ijmāʿ
« Consensus ». Troisième source du droit après le Kitāb et la Sunna ; placé avant le qiyās car préservé de l'erreur.
اتِّفَاق ittifāq
« Accord ». Genre de la définition : il englobe les paroles, les actes, le silence et l'approbation tacite (taqrīr).
قَيْد qayd
« Restriction, clause ». Chaque qayd de la définition exclut un cas et fonde une masʾala du chapitre.
الْمُفْرَدُ الْمُضَاف al-mufrad al-muḍāf
« Le singulier annexé » : il a valeur de généralité (ʿumūm). Clé de la réponse de Subkī sur le mot mujtahid.
عَصْر ʿaṣr
« Époque, génération ». L'ijmāʿ d'une seule époque suffit ; il devient ḥujja sur elle et sur les suivantes.
1

Le genre — al-ittifāq (l'accord)

Ce que recouvre le mot « accord »
L'ittifāq englobe les paroles, les actes, le silence et le taqrīr — et il exige au moins deux personnes.
Genre Ittifāq

Un genre volontairement large

Al-Zarkashī ouvre son commentaire : « L'accord est un genre qui englobe les paroles, les actes, le silence et l'approbation tacite. » Ce choix n'est pas anodin : il permet d'inclure dans la définition l'ijmāʿ sukūtī (carte 6) — où certains parlent et les autres se taisent — sans avoir besoin d'une définition séparée.

  • Accord par les paroles : chacun énonce explicitement le même avis — c'est l'ijmāʿ qawlī, le cas le plus fort
  • Accord par les actes : tous pratiquent la même chose
  • Accord par le silence et le taqrīr : un avis se répand, les autres se taisent en connaissance de cause — la qualification de ce cas fera l'objet de neuf positions (carte 6)
  • Conséquence cachée : ittifāq suppose au moins deux personnes. Si une époque ne compte qu'un seul mujtahid, son avis n'est pas un ijmāʿ — il sort de la définition par le mot même d'« accord »
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Zarkashī déroule la fonction de chaque qayd : ce que chacun fait entrer et sortir de la définition.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf — l'anatomie de la définition

الِاتِّفَاقُ : جِنْسٌ يَعُمُّ الْأَقْوَالَ وَالْأَفْعَالَ وَالسُّكُوتَ وَالتَّقْرِيرَ. وَقَوْلُهُ : مُجْتَهِدِ، فَصْلٌ خَرَجَ بِهِ اتِّفَاقُ بَعْضِهِمْ وَاتِّفَاقُ الْعَامَّةِ، وَبِإِضَافَتِهِ إِلَى الْأُمَّةِ يَخْرُجُ اتِّفَاقُ الْأُمَمِ السَّابِقَةِ، وَبِقَوْلِهِ : بَعْدَ وَفَاةِ النَّبِيِّ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ : الْإِجْمَاعُ فِي زَمَنِهِ فَلَا يَنْعَقِدُ، وَقَوْلُهُ : فِي عَصْرٍ، يُخْرِجُ تَوَهُّمَ اجْتِمَاعِ كُلِّهِمْ فِي جَمِيعِ الْأَعْصَارِ إِلَى يَوْمِ الْقِيَامَةِ، بَلْ يَكْفِي وُجُودُهُ فِي عَصْرٍ، ثُمَّ يَصِيرُ حُجَّةً عَلَيْهِمْ وَعَلَى مَنْ بَعْدَهُمْ.

Traduction : « L'accord : genre qui englobe les paroles, les actes, le silence et le taqrīr. Le mot mujtahid : différence spécifique qui exclut l'accord d'une partie d'entre eux et l'accord du commun. Par son annexion à la communauté sort l'accord des communautés antérieures. Par après la mort du Prophète ﷺ : l'ijmāʿ de son vivant ne se conclut pas. Et en une époque écarte l'illusion qu'il faudrait l'accord de tous, dans toutes les époques jusqu'au Jour de la Résurrection : il suffit qu'il existe en une époque — il devient alors une preuve contre eux et contre ceux d'après. »

Deux remarques structurantes

  • Le qayd « fī ʿaṣr » est un ajout d'al-Āmidī : Zarkashī le signale expressément — « hādhā al-qayd zādahu al-Āmidī ». Ceux qui ne le mentionnent pas répondent : le but de la définition est l'opérationnalité (al-maqṣūd al-ʿamal), et l'accord ne peut de toute façon se constater qu'époque par époque.
  • La définition comme programme : au verset suivant du matn (« fa-ʿulima ikhtiṣāṣuhu bi-l-mujtahidīn… »), Zarkashī écrit que « les masāʾil de ce chapitre sont toutes extraites de cette définition, et l'auteur y a fait merveille (qad abdaʿa al-muṣannif), au point qu'il apparaît au perspicace qu'on pourrait se contenter de la définition et se passer de l'examen des masāʾil une à une ». Les cartes 2 à 9 ne feront que déplier ce que cette carte replie.
2

« Mujtahid al-umma » — le singulier qui vaut pluriel

Une subtilité grammaticale décisive
Objection : « mujtahidī » au pluriel exigerait trois mujtahids au minimum. Réponse de Subkī : le mot est écrit au singulier annexé — il a valeur de ʿumūm.
Qayd Mufrad muḍāf

L'objection et la réponse

On a objecté à Subkī : mujtahidī est un pluriel (jamʿ), et le minimum du pluriel est trois. Donc si une époque ne compte que deux mujtahids, leur accord ne serait pas un ijmāʿ — conséquence inacceptable.

  • La réponse de Subkī : le mot ne s'écrit pas avec un yāʾ. Ce n'est pas un pluriel dont le nūn serait tombé par l'annexion ; c'est un singulier annexé (mufrad muḍāf) : mujtahid al-umma. Or le singulier annexé a valeur de généralité (ʿāmm) — il couvre donc deux mujtahids et au-delà.
  • Nouvelle objection : mais alors, si l'époque ne compte qu'un seul mujtahid, son avis serait un ijmāʿ par la même généralité ? — Or l'avis retenu (al-mukhtār) est le contraire.
  • Réponse : le cas du mujtahid unique sort par le mot ittifāq : un accord ne se conçoit qu'à partir de deux. La définition est donc parfaitement calibrée : deux suffisent, un seul ne suffit pas.
3

« Baʿd wafāt Muḥammad ﷺ » — pas d'ijmāʿ de son vivant

Le qayd temporel
Du vivant du Prophète ﷺ, l'ijmāʿ ne se conclut pas : s'il est avec eux, la preuve est sa parole ; s'il n'y est pas, leur accord ne compte pas.
Qayd Wafāt

Le dilemme qui fonde le qayd

Pourquoi exclure l'époque prophétique ? Al-Zarkashī condense l'argument en un dilemme :

  • Si le Prophète ﷺ est avec eux dans l'accord : la ḥujja réside dans sa parole — le waḥy. L'accord des autres n'ajoute rien ; parler d'ijmāʿ serait superflu.
  • S'il n'est pas avec eux : leur accord sans lui n'a aucune valeur normative propre, puisque la révélation est encore en cours et peut le contredire.
  • Conclusion : l'ijmāʿ est par essence une institution post-prophétique — il prend le relais de la révélation close, il ne la concurrence pas.
4

« Fī ʿaṣr » — une époque suffit

Le qayd ajouté par al-Āmidī
Pas besoin de l'accord de toutes les générations jusqu'au Jour dernier : l'ijmāʿ d'une seule époque oblige cette époque et toutes les suivantes.
Qayd ʿAṣr

Fonction du qayd

  • Ce qu'il écarte : l'illusion (tawahhum) qu'un ijmāʿ exigerait l'accord de tous les mujtahids de toutes les époques jusqu'au Jour de la Résurrection — exigence qui rendrait l'ijmāʿ à jamais impossible.
  • Ce qu'il pose : l'accord des mujtahids d'une époque suffit ; il devient ḥujja sur eux et sur tous ceux qui viennent après.
  • Son origine : c'est al-Āmidī qui a ajouté ce qayd. Ceux qui l'omettent répondent que le but de l'ijmāʿ est l'action (al-maqṣūd al-ʿamal), laquelle n'a lieu de toute façon que dans une époque donnée.

Pourquoi « ʿaṣr » indéfini mais « amr » généralisé ?

Ibn al-Ḥājib avait indéfini les deux termes (« en une époque, sur une affaire »). Subkī, lui, écrit fī ʿaṣrin (indéfini) mais ʿalā ayyi amrin kān (généralisation explicite). Zarkashī défend ce choix comme étant al-taḥrīr — la rédaction exacte :

  • Les époques sont équivalentes : personne ne distingue une époque d'une autre quant à la validité de l'ijmāʿ ; le terme indéfini vise donc « l'essence de l'époque en tant que telle » — pas besoin de généraliser.
  • Les affaires, elles, diffèrent : les savants divergent bel et bien selon la nature de l'amr — l'ijmāʿ sur les ʿaqliyyāt est-il valide ? et sur ce qui repose sur une amāra ? D'où la généralisation explicite, pour couper court à toute ambiguïté.
  • Et le khilāf des Ẓāhirites ? Si certains réservent l'ijmāʿ aux Ṣaḥāba, n'est-ce pas une distinction entre époques ? Réponse de Subkī : ce khilāf ne vient pas des époques en elles-mêmes mais des gens de l'époque — il tient aux Ṣaḥāba, non au ʿaṣr. Conséquence pratique : si un tābiʿī mujtahid vivait parmi les Ṣaḥāba et qu'ils s'accordent sans lui, celui qui réserve l'ijmāʿ aux Ṣaḥāba ne compte pas son désaccord ; celui qui le rattache à l'époque le compte, car il est de leur ʿaṣr.
5

« ʿAlā ayy amr kān » — toute affaire, sans restriction

Le qayd matériel
Affirmation et négation ; statuts juridiques, questions rationnelles, questions de langue : le champ de l'ijmāʿ est maximal.
Qayd Amr

L'extension du champ

Zarkashī glose : « sur quelque affaire que ce soit englobe l'affirmation et la négation, les statuts légaux (sharʿiyya), rationnels (ʿaqliyya) et linguistiques (lughawiyya) ». La définition couvre donc :

  • L'ithbāt et le nafy : l'ijmāʿ peut établir qu'une chose est obligatoire comme établir qu'elle n'est pas obligatoire
  • Le sharʿī : domaine incontesté — obligations, interdictions, validités
  • Le ʿaqlī et le lughawī : domaines discutés — d'où précisément l'utilité du qayd : Subkī prend position pour l'extension
  • Le dunyawī : guerres, stratégie, administration — la question est développée carte 2
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À retenir

5 principes essentiels
La définition à mémoriser mot à mot — elle contient tout le chapitre.
  • L'ijmāʿ = اتِّفَاقُ مُجْتَهِدِ الْأُمَّةِ بَعْدَ وَفَاةِ مُحَمَّدٍ ﷺ فِي عَصْرٍ عَلَى أَيِّ أَمْرٍ كَانَ — chaque mot est un qayd opératoire
  • Ittifāq (genre) : paroles, actes, silence, taqrīr — et il exige au moins deux personnes
  • Mujtahid est un singulier annexé (valeur de ʿumūm) : l'accord de deux mujtahids suffit ; l'avis d'un seul n'est pas un ijmāʿ
  • Baʿd wafāt : pas d'ijmāʿ du vivant du Prophète ﷺ — la ḥujja est alors sa parole ; fī ʿaṣr (ajout d'al-Āmidī) : une époque suffit, et son ijmāʿ oblige les suivantes
  • ʿAlā ayy amr kān : affirmation et négation, sharʿī, ʿaqlī, lughawī — toutes les masāʾil du chapitre sont extraites de cette définition (Zarkashī)
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise de la définition.

Question

« On objecte à Subkī que sa définition, avec le mot "mujtahidī" au pluriel, exigerait au moins trois mujtahids pour qu'un ijmāʿ se conclue. Comment répond-il, et par quel mot de la définition exclut-il alors le cas du mujtahid resté seul dans son époque ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
ITTIFĀQ
le genre
qawl, fiʿl, sukūt, taqrīr · minimum 2
2
MUJTAHID
al-umma
mufrad muḍāf → ʿumūm
3
BAʿD WAFĀT
fī ʿaṣr
post-prophétique · une époque suffit
4
AYY AMR KĀN
le champ
ithbāt/nafy · sharʿī, ʿaqlī, lughawī