بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Ijmāʿ N°2

إِمْكَانُ الْإِجْمَاعِ وَوُقُوعُهُ

L'ijmāʿ est-il possible ? S'est-il produit ? Comment le connaître et le transmettre ? · Contre al-Naẓẓām · Le nombre, la transmission, le champ

Avant de discuter la valeur de l'ijmāʿ, il faut répondre à une attaque radicale : celle d'al-Naẓẓām, le muʿtazilite, pour qui l'ijmāʿ est tout simplement impossible (muḥāl) — comment les mujtahids, dispersés du Maghreb au Khurāsān, pourraient-ils s'accorder sur une question conjecturale ? Et même s'il était possible, ajoute un second adversaire, comment pourrait-on jamais savoir qu'il a eu lieu, vu l'impossibilité d'embrasser les avis de tous ? Subkī répond : « al-ṣaḥīḥ imkānuh » — et la preuve de la possibilité, c'est la survenance : l'humanité entière, d'Orient en Occident, s'est bien accordée sur la prophétie de Muḥammad ﷺ. Cette carte rassemble ensuite tout ce qui touche à la connaissance de l'ijmāʿ : faut-il que les mujmiʿūn atteignent le nombre du tawātur (Imām al-Ḥaramayn dit oui) ? Que vaut l'avis du mujtahid resté seul ? L'ijmāʿ transmis par voie de āḥād fait-il preuve ? Et sur quoi peut porter l'ijmāʿ — le religieux, le profane, le rationnel ?

مَسْأَلَةٌ : الصَّحِيحُ إِمْكَانُهُ ... وَأَنَّ الْمَنْقُولَ بِالْآحَادِ حُجَّةٌ وَهُوَ الصَّحِيحُ فِي الْكُلِّ، وَأَنَّهُ لَا يُشْتَرَطُ عَدَدُ التَّوَاتُرِ وَخَالَفَ إِمَامُ الْحَرَمَيْنِ، وَأَنَّهُ لَوْ لَمْ يَكُنْ إِلَّا وَاحِدٌ لَمْ يُحْتَجَّ بِهِ وَهُوَ الْمُخْتَارُ، وَأَنَّهُ قَدْ يَكُونُ فِي دُنْيَوِيٍّ وَدِينِيٍّ وَعَقْلِيٍّ لَا تَتَوَقَّفُ صِحَّتُهُ عَلَيْهِ، وَلَا يُشْتَرَطُ فِيهِ إِمَامٌ مَعْصُومٌ

« Masʾala : l'avis correct est qu'il est possible… Que ce qui en est transmis par voie de āḥād fait preuve — et c'est l'avis correct dans tous les cas ; qu'on n'exige pas [des mujmiʿūn] le nombre du tawātur — Imām al-Ḥaramayn a divergé ; que s'il n'y avait qu'un seul [mujtahid], on ne tiendrait pas son avis pour preuve — c'est l'avis retenu ; que l'ijmāʿ peut porter sur le profane, le religieux et le rationnel dont sa validité ne dépend pas ; et qu'on n'y requiert pas d'imam impeccable. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Ijmāʿ (imkān al-ijmāʿ wa-naqluh) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 282-287

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Al-Naẓẓām, l'adversaire de la masʾala

Ibrāhīm b. Sayyār al-Naẓẓām (m. vers 231 H), théologien muʿtazilite de Baṣra, maître d'al-Jāḥiẓ, est l'adversaire récurrent du Kitāb al-Ijmāʿ : c'est lui qui tient l'ijmāʿ pour inconcevable et qui conteste sa ḥujjiyya (carte 7). Son argument : l'accord d'une multitude dispersée sur une question relevant du ẓann est contraire au cours ordinaire des choses — les tempéraments, les méthodes et les intérêts divergent. À ses côtés, un adversaire plus subtil : celui qui concède la possibilité en soi mais nie qu'on puisse jamais constater l'ijmāʿ, « vu l'impossibilité d'embrasser les paroles de toutes les créatures » (li-taʿadhdhur al-iḥāṭa bi-aqwāl al-khalq). La réponse des uṣūliyyīn est empirique : le fait prouve la possibilité (al-wuqūʿ dalīl al-imkān). Nous savons que des multitudes immenses se sont accordées — sur la prophétie de Muḥammad ﷺ, sur les cinq prières, sur l'interdit du vin. « Où donc sont l'impossibilité et la difficulté ? » conclut al-Zarkashī.

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Vocabulaire essentiel

إِمْكَان imkān
« Possibilité ». Première des trois masāʾil de Subkī : l'ijmāʿ est concevable, contre l'iḥāla d'al-Naẓẓām.
وُقُوع wuqūʿ
« Survenance ». L'ijmāʿ a effectivement eu lieu — et le fait est la meilleure preuve de la possibilité.
نَقْلٌ بِالْآحَاد naql bi-l-āḥād
Transmission par des chaînes isolées, sous le seuil du tawātur. Subkī : l'ijmāʿ ainsi transmis fait preuve.
عَدَدُ التَّوَاتُر ʿadad al-tawātur
Le nombre qui exclut la connivence dans le mensonge. Exigé des mujmiʿūn par Imām al-Ḥaramayn seul.
دَوْر dawr
« Cercle vicieux ». L'ijmāʿ ne peut prouver ce dont sa propre validité dépend (existence de Dieu, prophétie).
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L'imkān — contre al-Naẓẓām

L'ijmāʿ est-il seulement concevable ?
Deux objections — l'impossibilité de l'accord, l'impossibilité de le constater — et une réponse empirique : cela a eu lieu.
Imkān al-Naẓẓām

Les deux étages de l'objection

  • Objection 1 — al-Naẓẓām : l'ijmāʿ est impossible (istiḥāla). L'accord d'une multitude immense sur une question livrée au ẓann contredit la ʿāda : les esprits divergent comme divergent les visages.
  • Objection 2 — plus fine : admettons qu'il soit possible ; il reste inconnaissable : « pas de voie pour en prendre connaissance, vu l'impossibilité d'embrasser les paroles de toutes les créatures ». Un mujtahid peut toujours être resté silencieux, caché, inconnu.
  • La réponse : nous savons avec certitude que des multitudes innombrables, à l'orient et à l'occident de la terre, se sont accordées sur la prophétie de notre maître Muḥammad ﷺ à cause de son miracle décisif, et que les gens de la Sunna se sont accordés sur ce qu'elle implique. « Fa-ayna al-istiḥāla wa-l-ʿusr ? » — où sont donc l'impossibilité et la difficulté ?
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Le passage où Zarkashī expose les trois masāʾil — imkān, ḥujjiyya, qaṭʿiyya — et balaie l'istiḥāla par le fait accompli.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf

فِيهِ ثَلَاثُ مَسَائِلَ : الْأُولَى : الْإِجْمَاعُ مُمْكِنٌ خِلَافًا لِلنَّظَّامِ فِي إِحَالَتِهِ، وَلِمَنْ قَالَ بِإِمْكَانِهِ لَكِنْ لَا سَبِيلَ إِلَى الِاطِّلَاعِ عَلَيْهِ لِتَعَذُّرِ الْإِحَاطَةِ بِأَقْوَالِ الْخَلْقِ. وَالدَّلِيلُ عَلَيْهِ أَنَّا نَعْلَمُ اتِّفَاقَ الْخَلْقِ الْكَثِيرِ وَالْجَمِّ الْغَفِيرِ فِي شَرْقِ الْبِلَادِ وَغَرْبِهَا عَلَى نُبُوَّةِ سَيِّدِنَا مُحَمَّدٍ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ بِسَبَبِ مُعْجِزَتِهِ الْقَاطِعَةِ، فَأَيْنَ الِاسْتِحَالَةُ وَالْعُسْرُ ؟

Traduction : « Il y a là trois questions. La première : l'ijmāʿ est possible — contre al-Naẓẓām qui le tient pour impossible, et contre celui qui en admet la possibilité mais nie toute voie pour en prendre connaissance, vu l'impossibilité d'embrasser les paroles des créatures. La preuve : nous savons que la multitude immense, à l'orient des contrées et à leur occident, s'est accordée sur la prophétie de notre maître Muḥammad ﷺ en raison de son miracle décisif. Où sont donc l'impossibilité et la difficulté ? »

Ce que le commentaire ajoute

  • L'architecture en trois masāʾil : (1) l'imkān — cette carte ; (2) la ḥujjiyya — « les preuves du Kitāb et de la Sunna se sont accumulées à ce sujet » (taḍāfarat adillat al-Kitāb wa-l-Sunna) ; (3) la qaṭʿiyya — carte 7, avec le tafṣīl propre de Subkī.
  • Trois voies de fondation : certains fondent la ḥujjiyya par le samʿ (textes), d'autres par la raison (ʿaql), d'autres par la coutume (ʿāda : une telle multitude ne s'accorde pas sur l'erreur). Ce choix de fondement a des effets concrets : al-Ghazālī note que celui qui fonde l'ijmāʿ sur la ʿāda doit exiger le nombre du tawātur, celui qui le fonde sur le samʿ n'y est pas tenu.
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Le nombre — faut-il le ʿadad al-tawātur ?

Subkī vs Imām al-Ḥaramayn
Pour la majorité, l'ijmāʿ se conclut quel que soit le nombre des mujtahids ; Imām al-Ḥaramayn, fondant l'ijmāʿ sur la ʿāda, exige le tawātur.
Nombre Tawātur

La masʾala et son enjeu théorique

  • Position de la majorité (et de Subkī) : on n'exige pas que les mujmiʿūn atteignent le nombre du tawātur, « car les preuves de l'ijmāʿ établissent la ʿiṣma des croyants et de la umma absolument, sans distinguer selon qu'ils atteignent ou non le seuil du tawātur ».
  • Position d'Imām al-Ḥaramayn : il l'exige — et c'est cohérent : lui fonde l'ijmāʿ sur un argument quasi rationnel (la multitude nombreuse ne peut, selon la ʿāda, se liguer sur l'erreur). Si la garantie vient du nombre, le nombre devient une condition.
  • Le débat dans al-Burhān : certains uṣūliyyīn jugeaient impossible que les savants d'une époque tombent sous le seuil du tawātur. Al-Ustādh Abū Isḥāq l'admet, et pousse la logique : il pourrait ne rester qu'un seul muftī au monde — et son avis ferait preuve comme l'ijmāʿ. L'Imām répond : oui, le nombre peut chuter, et le temps peut même se vider de savants (shughūr al-zamān ʿan al-ʿulamāʾ) — mais non, l'ijmāʿ des moins-que-tawātur n'est pas ḥujja, car le fondement de l'ijmāʿ est la ʿāda.
3

Le mujtahid resté seul

Law lam yakun illā wāḥid
Si l'époque ne compte qu'un mujtahid, son avis n'est ni ijmāʿ ni ḥujja — contre al-Ustādh Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī.
Cas limite Wāḥid

Trois lectures du cas limite

  • L'avis retenu (al-mukhtār) : l'avis du mujtahid unique ne fait pas preuve — « la ʿiṣma n'est établie que pour la umma », pas pour un individu. Et ce n'est pas un ijmāʿ : il sort de la définition par le mot ittifāq (carte 1).
  • Al-Ustādh Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī : c'est une ḥujja — al-Hindī l'attribue même au plus grand nombre. L'idée : ce mujtahid représente alors à lui seul « les savants de la umma ».
  • La remarque d'al-Ghazālī : tout dépend de la position sur le ʿāmmī (carte 4). Si l'on compte l'accord des ʿawāmm, alors le mujtahid unique suivi du commun forme bien « l'accord de la umma » — donc une ḥujja. Si on ne les compte pas, le nom même d'« accord » fait défaut, « car il appelle une pluralité ».
4

La transmission — l'ijmāʿ rapporté par āḥād

Comment l'ijmāʿ parvient-il jusqu'à nous ?
Subkī : l'ijmāʿ transmis par des chaînes isolées fait preuve, comme la Sunna — contre la majorité qui exige le tawātur dans son naql.
Naql Āḥād

Le débat

Un ijmāʿ ne sert que s'il est connu. Or la plupart des ijmāʿs nous parviennent par les livres et les rapporteurs — des voies isolées. Quelle valeur ?

  • Subkī (avec al-Rāzī et al-Āmidī) : « al-manqūl bi-l-āḥād ḥujja » — l'ijmāʿ est une preuve parmi les preuves ; on ne conditionne pas son naql au tawātur, par analogie avec la transmission de la Sunna. Un ijmāʿ rapporté par un transmetteur fiable oblige le mujtahid, au moins à hauteur du ẓann.
  • La majorité (al-aktharūn) : exige le tawātur dans le naql de l'ijmāʿ. Argument du Shaykh Abū Ḥāmid al-Isfarāyīnī : nous n'opérons sur le khabar al-wāḥid qu'en vertu… de l'ijmāʿ des Ṣaḥāba. Fonder un ijmāʿ sur une transmission isolée reviendrait à étendre ce procédé par qiyās — or « on n'a pas été assujetti au qiyās dans les fondements de la Législation ».
  • Arbitrage : « wa-l-aṣaḥḥ al-awwal » — le plus correct est le premier avis : la preuve ẓannī oblige à l'action comme le khabar al-wāḥid, même si elle ne produit pas la science certaine.
5

Le champ de l'ijmāʿ — dunyawī, dīnī, ʿaqlī

Sur quoi l'ijmāʿ peut-il porter ?
Religieux : à l'unanimité. Profane : oui, malgré al-Qāḍī ʿAbd al-Jabbār. Rationnel : oui — sauf ce dont la validité de l'ijmāʿ dépend, sous peine de dawr.
Champ Dawr

Les trois domaines

  • Le dīnī : obligation de la prière, de la zakāt… — domaine de l'ijmāʿ « bi-l-ittifāq », sans divergence.
  • Le dunyawī : opinions, guerres, organisation des armées, affaires des administrés. Subkī : l'ijmāʿ y fait preuve, « car les preuves de l'ijmāʿ ne distinguent pas entre l'accord sur un amr religieux ou profane ». Al-Qāḍī ʿAbd al-Jabbār a deux avis ; l'argument du refus — les maṣāliḥ changent avec les époques, un ijmāʿ figerait ce qui doit évoluer — est qualifié par Ibn al-Samʿānī de « maʾkhadh muʿtazilite », même s'il juge l'exclusion correcte pour d'autres raisons. Al-Ghazālī tranche pour l'exclusion ; d'autres distinguent l'avant et l'après « istiqrār al-raʾy ».
  • Le ʿaqlī : on argumente par l'ijmāʿ dans les questions rationnelles dont sa propre validité ne dépend pas — la création du monde (ḥudūth al-ʿālam), l'unicité du Créateur : ces vérités peuvent être connues avant l'ijmāʿ. Mais pour l'existence du Créateur ou la prophétie, impossible : la validité de l'ijmāʿ présuppose ces vérités — argumenter par lui à leur sujet serait un dawr (cercle vicieux).

Pas d'imam impeccable

« Wa-lā yushtaraṭu fīhi imāmun maʿṣūm » — pointe anti-imamite : pour les Rawāfiḍ, aucune époque n'est vide d'un imam impeccable, et l'ijmāʿ ne vaut que parce que l'imam y est inclus — la ḥujja serait alors l'imam, non l'ijmāʿ. Les sunnites répondent : la ʿiṣma appartient à la totalité de la umma, non à un individu. La question rebondira carte 7 avec la réfutation des Shīʿites sur la ḥujjiyya.

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À retenir

5 principes essentiels
L'existence et la connaissance de l'ijmāʿ — avant d'en discuter les acteurs et la valeur.
  • L'ijmāʿ est possible (contre al-Naẓẓām) et connaissable : la preuve est sa survenance — l'accord universel sur la prophétie de Muḥammad ﷺ
  • On n'exige pas des mujmiʿūn le nombre du tawātur — sauf Imām al-Ḥaramayn, cohérent avec son fondement par la ʿāda
  • L'avis du mujtahid resté seul n'est ni ijmāʿ (pas d'ittifāq) ni ḥujja (la ʿiṣma est à la umma) — contre al-Ustādh Abū Isḥāq
  • L'ijmāʿ transmis par āḥād fait preuve (Subkī, Rāzī, Āmidī) — la majorité exigeait le tawātur dans le naql
  • Champ : dīnī (unanime), dunyawī (retenu), ʿaqlī sauf ce dont la validité de l'ijmāʿ dépend (dawr) ; et nul besoin d'un imam maʿṣūm
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question pour articuler fondement et conditions.

Question

« Pourquoi Imām al-Ḥaramayn est-il logiquement contraint d'exiger que les mujmiʿūn atteignent le nombre du tawātur, alors que la majorité ne l'exige pas ? Montrez comment la réponse dépend du fondement choisi pour la ḥujjiyya de l'ijmāʿ (samʿ ou ʿāda). »

🧠 Grille mnémotechnique

1
IMKĀN
vs al-Naẓẓām
al-wuqūʿ dalīl al-imkān
2
NOMBRE
tawātur ?
non — sauf Imām al-Ḥaramayn
3
NAQL
par āḥād
ḥujja — comme la Sunna
4
CHAMP
dīnī / dunyawī / ʿaqlī
limite : le dawr