Ouverture du bāb al-ʿāmm wa-l-khāṣṣ · « Un lafẓ qui embrasse tout ce à quoi il convient, sans limitation » · Le ʿumūm appartient-il aux mots seuls, ou aussi aux maʿānī ?
Avec cette carte s'ouvre la Famille F du Kitāb al-Kitāb : le général et le particulier. C'est l'un des chapitres les plus lourds de conséquences de tout l'uṣūl — la quasi-totalité des textes législatifs du Qurʾān et de la Sunna sont des énoncés généraux, et toute la science du takhṣīṣ en dépendra. Subkī ouvre par une définition ciselée : lafẓ yastaghriq al-ṣāliḥ lahu min ghayr ḥaṣr — un mot qui épuise tout ce à quoi il peut convenir, sans limitation numérique. Al-Zarkashī, dans le Tashnīf al-Masāmiʿ, dissèque chaque terme de cette définition comme un horloger : chaque mot est une barrière (iḥtirāz) qui exclut un intrus — les maʿānī, la nakira affirmée, les noms de nombre, le mushtarak. Puis viennent les questions de fond : les cas rares et les cas non visés entrent-ils sous le ʿumūm ? Le ʿāmm peut-il être un majāz ? Le ʿumūm est-il un accident des seuls mots, ou aussi des sens ? Et enfin la précision logique la plus fine : le madlūl du ʿāmm est une kulliyya — ni un kull, ni un kullī.
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« Le ʿāmm est un lafẓ qui embrasse tout ce à quoi il convient, sans limitation. L'avis correct est que le cas rare et le cas non visé entrent sous lui ; qu'il peut être un majāz ; il est un accident des mots — certains disent : et des sens, et certains l'ont dit du [sens] mental. On dit du sens : aʿamm (plus général), et du mot : ʿāmm (général). Son madlūl est une kulliyya — c'est-à-dire qu'on y juge sur chaque individu par correspondance directe — non un kull ni un kullī. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Kitāb (ḥaqīqat al-ʿāmm) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 159-163
Le bāb al-ʿāmm wa-l-khāṣṣ est, avec celui des awāmir, le cœur opérationnel de l'uṣūl al-fiqh : presque chaque déduction juridique commence par un énoncé général — « tuez les mushrikīn », « la voleuse et le voleur », « interdites pour vous, vos mères » — qu'il faudra ensuite confronter à ses mukhaṣṣiṣāt. D'où l'enjeu de la définition initiale : avant de discuter de ce qui restreint le général, il faut savoir ce qu'il est. La définition de Subkī condense celle des uṣūliyyīn antérieurs (al-Rāzī, al-Bayḍāwī, Ibn al-Ḥājib) en trois quyūd, et Zarkashī montre que chacun travaille : lafẓ écarte les sens, yastaghriq écarte la nakira affirmée, min ghayr ḥaṣr écarte les noms de nombre. Le reste de la carte règle les questions de périmètre : ce qui est rare, ce qui n'a pas été visé par le locuteur, ce qui n'est dit que par métaphore — tout cela entre-t-il sous le filet du ʿumūm ? La réponse de Subkī est systématiquement extensive : le critère, c'est le lafẓ, non les intentions inaccessibles.
Al-ʿāmm : lafẓ yastaghriq al-ṣāliḥ lahu min ghayr ḥaṣr — chaque mot est calculé :
Traduction : « (Un lafẓ) : c'est le genre, qui englobe le général et le particulier ; il met à l'écart les maʿānī, car le ʿumūm est un accident des mots. (Qui épuise) : c'est-à-dire tout ce qui peut entrer sous lui — est ainsi exclue la nakira en contexte affirmatif, fût-elle au pluriel comme “des hommes”. (Sans limitation) : on s'y garde des noms de nombre, car ils couvrent tout ce à quoi ils conviennent, mais avec limitation. »
Certains uṣūliyyīn ajoutent à la définition « bi-waḍʿ wāḥid » (en vertu d'une seule position de langue), pour écarter ce que le mot couvre par deux waḍʿ ou plus : le mushtarak (homonyme) et le mot qui a un sens propre et un sens figuré. Car le ʿumūm du ʿāmm n'exige pas qu'il couvre ses deux notions à la fois. Zarkashī explique l'omission délibérée de Subkī par un dilemme élégant :
Le cas rare, qui ne vient pas à l'esprit des destinataires, entre-t-il sous le général ? Le ṣaḥīḥ : oui. Les fuqahāʾ shāfiʿites en débattent à travers des furūʿ savoureux que rapporte Zarkashī :
Le cas que le locuteur n'a pas visé — sans l'avoir exclu — entre aussi sous le ʿumūm, selon l'avis rapporté par le Qāḍī ʿAbd al-Wahhāb (al-mālikī) dans al-Mulakhkhaṣ et retenu par Subkī : « le critère est le lafẓ ; on n'a pas égard à un cas non visé, car les intentions sont sans limites assignables, et le retour à un critère réglé vaut mieux ». Zarkashī ajoute la mise au point de Subkī : non visé ≠ rare. Le rare est ce qui ne vient pas à l'esprit ; le non visé peut très bien y venir. Et il faut distinguer encore le cas dont l'exclusion est visée (maqṣūdat al-ikhrāj) : celui-là sort du ḥukm — mais par takhṣīṣ, non du madlūl.
Nul ne conteste que le sens propre établit son contenu, particulier ou général. Le débat porte sur le majāz : ce qu'un mot signifie par emprunt peut-il être général ? Les Akthárūn (la majorité) : oui — les indices de ʿumūm (al- générique, nakira niée…) opèrent dans le majāz comme dans la ḥaqīqa, car aucun imam de la langue n'a conditionné leur effet au sens propre. Quelques Ḥanafites objectent : le majāz est contraire à l'aṣl, on s'y limite au strict nécessaire — comme pour le muqtaḍā.
Que le ʿumūm soit un accident des lafẓ, au sens propre, est sans khilāf — non pas du mot vidé de son sens, mais du mot considéré dans sa signification englobant la multiplicité. Le débat porte sur les maʿānī :
Pourquoi c'est décisif : si le madlūl du ʿāmm était un kull, on ne pourrait rien en déduire pour l'individu : « lā taqtulū al-nafs allatī ḥarrama Llāh » interdirait de tuer l'ensemble des personnes — et le meurtrier d'une seule ne serait pas désobéissant, n'ayant pas tué le tout ! L'ijmāʿ atteste le contraire : la dalāla du ʿāmm vaut pour chaque individu. Son madlūl est donc une kulliyya.
Al-Qarāfī soulève un paradoxe : la dalāla de « al-mushrikīn » sur Zayd-le-mushrik n'est ni muṭābaqa (le mot n'est pas posé pour Zayd seul), ni taḍammun (Zayd n'est pas « partie » d'un kull, puisque le madlūl n'est pas un kull), ni iltizām (Zayd n'est pas extérieur au sens). Donc le ʿāmm ne signifierait pas du tout ses individus ! Shams al-Dīn al-Aṣfahānī, commentateur du Maḥṣūl, répond : la tripartition vaut pour un lafẓ simple et un sens unique ; or « fa-qtulū al-mushrikīn » équivaut à une somme de propositions — « tue ce mushrik-ci, et ce mushrik-là… ». La dalāla sur chaque proposition singulière est de la muṭābaqa distribuée, et Zayd y est couvert « non en tant que Zayd, mais en tant qu'individu ».
« Pourquoi le madlūl du ʿāmm doit-il être une kulliyya et non un kull ? Montrez, à partir du verset “lā taqtulū al-nafs allatī ḥarrama Llāhu illā bi-l-ḥaqq”, l'absurdité juridique qui suivrait si l'on jugeait sur le majmūʿ et non sur le jamīʿ. »