Le pèlerinage de l'adieu · Dhū al-Ḥijja, an 10 de l'hégire · Le parachèvement de la religion
En l'an 10 de l'hégire, le Messager d'Allah ﷺ accomplit son unique pèlerinage. Il quitta Madīna le samedi 25 Dhū al-Qaʿda, accompagné de ses neuf épouses et d'environ 124 000 — selon d'autres recensions 144 000 — musulmans. Sur le mont ʿArafa, le 9 Dhū al-Ḥijja, vendredi, à dos de sa chamelle al-Qaṣwāʾ, il prononça la grande Khuṭbat al-Wadāʿ — un manifeste universel : sacralité des vies, des biens et de l'honneur ; abolition de l'usure préislamique et de la vendetta tribale ; égalité fondamentale entre humains ; legs du Coran et de la Sunna. C'est ce jour-là, à ʿArafa, qu'Allah révéla : « Aujourd'hui, J'ai parachevé pour vous votre religion. » ʿUmar pleura. Pour un étudiant de la sira, c'est le testament concentré du Sceau des prophètes.
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Allah dit : « Aujourd'hui, J'ai parachevé pour vous votre religion, J'ai accompli sur vous Mon bienfait, et J'ai agréé pour vous l'islam comme religion. »
Source : Coran, sourate al-Māʾida (5), verset 3 — révélé un vendredi, à ʿArafa
Au sortir de Tabūk et de l'année des délégations (ʿām al-wufūd), la péninsule arabe était entrée massivement en islam. Le Prophète ﷺ avait pressenti la fin proche de sa mission ; il dit à Muʿādh ibn Jabal en l'envoyant au Yémen en l'an 10 : « Tu ne me reverras peut-être pas après cette année-ci ; tu passeras peut-être devant ma mosquée et ma tombe. » Muʿādh pleura. Quand le Prophète ﷺ annonça son intention d'accomplir le Ḥajj, des foules immenses convergèrent vers Madīna pour suivre son exemple. Il sortit le samedi 25 Dhū al-Qaʿda an 10 H, accompli l'iḥrām à Dhū al-Ḥulayfa, conduisant 100 chameaux de sacrifice, accompagné de ses neuf épouses. Il atteignit Makka le dimanche 4 Dhū al-Ḥijja, après huit étapes ; il fit le ṭawāf de l'arrivée et le saʿy entre aṣ-Ṣafā et al-Marwa, sans se déshabiller de l'iḥrām (étant qārin avec sacrifice). Le 8 Dhū al-Ḥijja — yawm at-tarwiya — il monta à Minā ; le 9, vendredi, il atteignit ʿArafa, prononça le grand sermon depuis sa chamelle al-Qaṣwāʾ. Allah révéla alors la fin du verset 3 d'al-Māʾida — verset du parachèvement. ʿUmar pleura, comprenant que la mission s'achevait. Le Prophète ﷺ vivra environ 80 jours après ce verset. Il accomplit le sacrifice à Minā (63 chameaux de sa main, 37 par ʿAlī), le rasage, le ṭawāf al-ifāḍa, puis le ṭawāf al-wadāʿ avant de retourner à Madīna.
Quand le Messager d'Allah ﷺ annonça son intention d'accomplir le Ḥajj, les musulmans accoururent de toutes les contrées. Il quitta Madīna le samedi 25 Dhū al-Qaʿda an 10 H, après avoir lavé sa tête, peigné ses cheveux, mis son izār et son ridāʾ, et marqué ses chameaux de sacrifice. Il pria le ẓuhr à Madīna, et le ʿaṣr à Dhū al-Ḥulayfa où il passa la nuit. Cette nuit-là, un message vint de son Seigneur : « Prie dans cette vallée bénie et dis : ʿumra dans un Ḥajj. » ʿĀʾisha le parfuma de ses mains avec une essence (parmi laquelle du musc), si bien que le brillant du parfum se voyait dans la séparation de ses cheveux et dans sa barbe. Il pria le ẓuhr à Dhū al-Ḥulayfa, deux unités de prière, puis prononça le talbiya pour le Ḥajj et la ʿumra : « Labbayka Allāhumma labbayk… » Il était qārin (Ḥajj et ʿumra associés) car il conduisait 100 chameaux de sacrifice. Plus de 100 000 fidèles l'accompagnaient — 124 000 ou 144 000 selon les recensions. Ses neuf épouses voyageaient avec lui dans des litières.
Le dimanche 4 Dhū al-Ḥijja, après huit étapes, il atteignit Makka. Il pria le fajr à Dhū Ṭuwā, se baigna et entra à Makka. Au Masjid al-Ḥarām, il accomplit le ṭawāf de l'arrivée et le saʿy entre aṣ-Ṣafā et al-Marwa, sans se déshalter de l'iḥrām puisqu'il avait apporté son sacrifice. Il s'installa à la partie haute de Makka, à al-Ḥajūn, et n'y refit pas de ṭawāf jusqu'au ṭawāf du Ḥajj. Il ordonna à ses Compagnons qui n'avaient pas d'animal de sacrifice de transformer leur Ḥajj en ʿumra, de se déshalter complètement après le saʿy puis de reprendre l'iḥrām du Ḥajj le 8. Quand certains hésitèrent, il leur dit : « Si je devais recommencer, je n'apporterais pas de sacrifice et je me déshalterais comme vous. » Il leur enseigna : « Prenez vos rites de moi (khudhū ʿannī manāsikakum), car peut-être ne vous reverrai-je plus après cette année. » Et à la grande Jamra, il ajouta : « Peut-être ne ferai-je plus le Ḥajj après cette année. »
Le 8 Dhū al-Ḥijja — yawm at-tarwiya — le Prophète ﷺ se rendit à Minā où il pria le ẓuhr, le ʿaṣr, le maghrib, le ʿishāʾ et le fajr — cinq prières — puis attendit le lever du soleil. Il marcha alors vers ʿArafa où une tente avait été dressée pour lui à Namira. À midi, il fit harnacher al-Qaṣwāʾ et descendit dans le creux de la vallée (Baṭn al-Wādī) ; environ 124 000 ou 144 000 hommes s'étaient assemblés autour de lui. Du haut de sa chamelle, il prononça le grand sermon. Rabīʿa ibn Umayya ibn Khalaf, à la voix puissante, répétait les paroles à la foule.
Il commença : « Ô gens, écoutez mes paroles, car peut-être ne vous reverrai-je plus après cette année à ce poste. » Puis : « En vérité, vos vies, vos biens et votre honneur sont sacrés entre vous, comme la sacralité de ce jour, dans ce mois, dans cette ville. Tout ce qui appartient à l'affaire de la jāhiliyya est désormais sous mes pieds, aboli. Les sangs de la jāhiliyya sont abolis ; et le premier sang que j'abolis des nôtres est celui d'Ibn Rabīʿa ibn al-Ḥārith — il était en nourrice chez les Banū Saʿd quand les Hudhayl le tuèrent. L'usure de la jāhiliyya est abolie ; et la première usure que j'abolis des nôtres est celle de mon oncle al-ʿAbbās ibn ʿAbd al-Muṭṭalib — toute, abolie. » C'était une révolution morale et économique : il commença par sa propre famille avant les autres.
Il poursuivit : « Craignez Allah au sujet des femmes, car vous les avez prises sous le pacte d'Allah, et vous avez rendu licite leur intimité par la parole d'Allah. Vous avez sur elles qu'elles n'admettent pas dans votre lit quelqu'un que vous détestez ; si elles le font, frappez-les sans cruauté ; et elles ont droit sur vous à leur subsistance et à leur vêtement, dans la convenance. » Puis : « Je vous ai laissé ce qui, si vous vous y attachez, vous gardera de l'égarement : le Livre d'Allah. » Il proclama l'égalité fondamentale : « Ô gens, votre Seigneur est Un, votre père est un. Aucun Arabe n'est supérieur à un non-Arabe sinon par la piété. » Il rappela les cinq fondements : « Adorez votre Seigneur ; priez vos cinq prières ; jeûnez votre mois ; donnez la zakāt de vos biens, le cœur en paix ; pèlerinez la maison de votre Seigneur ; et obéissez à ceux qui détiennent l'autorité parmi vous : vous entrerez au Paradis de votre Seigneur. » Enfin : « Et vous serez interrogés à mon sujet : que direz-vous ? » Ils répondirent : « Nous témoignons que tu as transmis et accompli, et conseillé. » Il leva alors son index vers le ciel et le pointa vers la foule en disant trois fois : « Ô Allah, sois témoin ! Allāhumma ishhad ! » Puis fut révélé :
« Aujourd'hui, J'ai parachevé pour vous votre religion » (al-Māʾida, 3). ʿUmar pleura. Le Prophète ﷺ lui demanda pourquoi : « Ce qui me fait pleurer, c'est que nous étions en augmentation dans notre religion ; or rien n'arrive à la perfection sans qu'ensuite la diminution ne commence. » Il répondit : « Tu dis vrai. »
Après le sermon, Bilāl appela à la prière puis fit l'iqāma : le Prophète ﷺ pria le ẓuhr puis le ʿaṣr regroupés (jamʿ taqdīm), sans rien prier entre eux. Il monta ensuite sa chamelle jusqu'au point de stationnement (al-Mawqif), tourna le ventre d'al-Qaṣwāʾ vers les rochers, plaça les piétons devant lui face à la qibla, et resta à invoquer jusqu'au coucher du soleil — quand le jaune disparut totalement. Il prit alors Usāma ibn Zayd derrière lui sur sa chamelle, descendit en marche lente vers Muzdalifa, où il pria le maghrib et le ʿishāʾ regroupés (jamʿ taʾkhīr) avec un seul adhān et deux iqāmas. Il y dormit jusqu'à l'aube. Au matin du 10, il pria le fajr, monta à al-Mashʿar al-Ḥarām, invoqua, glorifia, magnifia et professa l'unicité, et resta debout jusqu'à ce qu'il fit grand jour. Puis il quitta avant le lever du soleil, faisant monter al-Faḍl ibn ʿAbbās derrière lui, jusqu'à Baṭn Muḥassir où il pressa le pas, puis prit la route médiane qui débouche sur la grande Jamra.
Arrivé à Jamrat al-ʿAqaba, il la lapida de sept cailloux, magnifiant à chaque caillou — depuis le creux de la vallée. Il se rendit ensuite au lieu de sacrifice (al-Manḥar) et égorgea de sa main 63 chameaux — un pour chaque année de sa vie — puis remit le couteau à ʿAlī qui sacrifia les 37 restants pour compléter les 100 chameaux ; il l'avait associé à son sacrifice. Il ordonna qu'un morceau de chaque chameau soit pris et cuit ; il en mangea et but du bouillon. Il se rasa la tête (Maʿmar le rasa) et distribua ses cheveux ; il commença par le côté droit, qu'il donna à Abū Ṭalḥa pour qu'il les distribuât aux gens. Le 10 Dhū al-Ḥijja, monté sur sa mule grise, il prononça le sermon du yawm an-Naḥr : « Le temps est revenu à l'état où il était le jour où Allah créa les cieux et la terre. L'année est de douze mois, dont quatre sacrés : trois consécutifs — Dhū al-Qaʿda, Dhū al-Ḥijja, al-Muḥarram — et Rajab Muḍar entre Jumādā et Shaʿbān. » Il rappela à nouveau la sacralité des sangs, des biens et des honneurs : « Vous rencontrerez votre Seigneur, qui vous interrogera sur vos œuvres ; ne devenez pas après moi des égarés qui se frappent mutuellement les nuques. » Puis il se rendit à la Kaʿba, fit le ṭawāf al-ifāḍa, et passa par la fontaine de Zamzam où les Banū al-Muṭṭalib puisaient ; il but de leur seau. Il resta à Minā les jours d'at-tashrīq, lapida chaque jour les trois Jamarāt, prêcha à nouveau, et le 13 Dhū al-Ḥijja revint à Makka ; il fit le ṭawāf al-wadāʿ, ordonna à tous d'en faire de même, et reprit le chemin de Madīna.
Quand il retourna à Madīna, les signes de l'adieu se multiplièrent. À ʿArafa il avait dit : « Je ne sais peut-être pas ne vous reverrai-je plus après cette année à ce poste. » À Jamrat al-ʿAqaba : « Prenez vos rites de moi, car peut-être ne ferai-je plus le Ḥajj après cette année. » En Ramaḍān de l'an 10 H, son iʿtikāf à la mosquée fut de 20 jours au lieu des 10 habituels ; et Jibrīl révisa avec lui le Coran deux fois cette année-là — au lieu d'une seule comme chaque Ramaḍān précédent. Au milieu des jours d'at-tashrīq fut révélée la sourate an-Naṣr (110) : ﴿إِذَا جَاءَ نَصْرُ اللَّهِ وَالْفَتْحُ﴾ — « Quand vient le secours d'Allah et la victoire… » — et il comprit que l'annonce de sa mort lui était faite.
De retour à Madīna, en Ṣafar de l'an 11 H, le Prophète ﷺ prépara une grande armée pour affronter les Romains, après que ces derniers eurent fait tuer Farwa ibn ʿAmr al-Judhāmī, leur gouverneur de Maʿān, devenu musulman. Il désigna Usāma ibn Zayd, fils de l'affranchi Zayd ibn Ḥāritha tombé à Muʾta, alors âgé de 17 ou 18 ans seulement, à la tête de l'expédition. Il lui ordonna de pousser sa cavalerie jusqu'aux confins d'al-Balqāʾ et d'ad-Dārūm en Palestine. Quand certains murmurèrent contre cette nomination — à cause de la jeunesse d'Usāma — le Prophète ﷺ monta en chaire : « Si vous critiquez son commandement, vous critiquiez déjà celui de son père avant lui ; et par Allah, il en était digne, il était parmi les plus aimés des hommes auprès de moi ; et celui-ci est aussi parmi les plus aimés après lui. » L'armée se rassembla à al-Jurf, à 5 km de Madīna, mais les nouvelles inquiétantes sur la maladie du Prophète ﷺ la firent attendre. Cette expédition serait finalement la première à partir sous le califat d'Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq.