بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Hadith N°45

تَحْرِيمُ بَيْعِ الخَمْرِ وَالمَيْتَةِ وَالخِنْزِيرِ وَالأَصْنَام

Rapporté par Jābir ibn ʿAbd Allāh (رضي الله عنهما) · Muttafaq ʿalayh · Bukhārī n°2236 · Muslim n°1581

Ce hadith pose un principe juridique majeur : ce qu'Allah a déclaré illicite à la consommation l'est aussi à la commercialisation. Il enseigne également une règle essentielle de la morale islamique — l'interdiction des stratagèmes (ḥiyal) qui prétendent contourner la Loi par un changement de forme ou de procédé.

عَنْ جَابِرِ بْنِ عَبْدِ اللَّهِ رَضِيَ اللَّهُ عَنْهُمَا أَنَّهُ سَمِعَ رَسُولَ اللَّهِ ﷺ عَامَ الفَتْحِ وَهُوَ بِمَكَّةَ يَقُولُ: «إِنَّ اللَّهَ وَرَسُولَهُ حَرَّمَ بَيْعَ الخَمْرِ وَالمَيْتَةِ وَالخِنْزِيرِ وَالأَصْنَامِ». فَقِيلَ: يَا رَسُولَ اللَّهِ، أَرَأَيْتَ شُحُومَ المَيْتَةِ، فَإِنَّهُ يُطْلَى بِهَا السُّفُنُ، وَيُدْهَنُ بِهَا الجُلُودُ، وَيَسْتَصْبِحُ بِهَا النَّاسُ؟ قَالَ: «لَا، هُوَ حَرَامٌ». ثُمَّ قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ عِنْدَ ذَلِكَ: «قَاتَلَ اللَّهُ اليَهُودَ، إِنَّ اللَّهَ حَرَّمَ عَلَيْهِمُ الشُّحُومَ، فَأَجْمَلُوهُ، ثُمَّ بَاعُوهُ، فَأَكَلُوا ثَمَنَهُ». خَرَّجَهُ البُخَارِيُّ وَمُسْلِمٌ.

D'après Jābir ibn ʿAbd Allāh (qu'Allah les agrée tous deux), il entendit le Messager d'Allah ﷺ dire l'année de la conquête (de la Mecque), alors qu'il s'y trouvait : « Allah et Son Messager ont rendu illicite la vente du vin, de la charogne, du porc et des idoles. » On lui demanda : « Ô Messager d'Allah, qu'en est-il des graisses de la charogne, car on en enduit les bateaux, on en oint les cuirs, et les gens s'en servent pour s'éclairer ? » Il répondit : « Non, cela est illicite. » Puis le Messager d'Allah ﷺ ajouta à ce moment-là : « Qu'Allah maudisse les Juifs ! Allah leur avait interdit les graisses (de la charogne), mais ils les ont fait fondre, puis ils les ont vendues, et en ont consommé le prix. » Rapporté par Bukhārī et Muslim.

Source : Bukhārī n°2236 · Muslim n°1581

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Le rapporteur du hadith

Jābir ibn ʿAbd Allāh al-Anṣārī (qu'Allah l'agrée et son père), Compagnon de la tribu de Khazraj, fils du martyr ʿAbd Allāh ibn ʿAmr tombé à Uḥud. Il participa à de nombreuses expéditions avec le Prophète ﷺ et fut l'un des plus grands transmetteurs de hadiths parmi les Anṣār. Il vécut très longtemps et fut l'un des derniers Compagnons à mourir à Médine, vers 78 H, à plus de 90 ans. Il rapporta plus de 1500 hadiths et tint un cercle d'enseignement dans la mosquée du Prophète ﷺ.

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Explication du vocabulaire

حَرَّمَ ḥarrama
A rendu illicite, a interdit.
بَيْع bayʿ
Vente, transaction commerciale.
الخَمْر al-khamr
Le vin et toute boisson enivrante. Étymologiquement : « ce qui voile » la raison.
المَيْتَة al-mayta
La charogne — animal mort sans avoir été égorgé selon la prescription islamique.
الخِنْزِير al-khinzīr
Le porc, animal dont la consommation et l'usage sont interdits.
الأَصْنَام al-aṣnām
Les idoles, statues d'adoration païenne.
شُحُوم shuḥūm
Les graisses, ici celles de la charogne.
يُسْتَصْبَحُ بِها yustaṣbaḥu bihā
On en fait des lampes — usage pour s'éclairer.
قَاتَلَ اللَّهُ qātala-Llāh
Qu'Allah les combatte / les maudisse — formule de réprobation.
أَجْمَلُوهُ ajmalūhu
Ils l'ont fondu, transformé — pour contourner l'interdiction.
ثَمَن thaman
Le prix, le produit de la vente.
1

L'annonce solennelle de l'année de la Conquête

Quatre interdits commerciaux
Lors de la conquête de la Mecque (an 8 H), le Prophète ﷺ proclame publiquement quatre interdictions de vente : khamr, charogne, porc, idoles. C'est le moment où la Loi achève d'imposer la pureté des transactions.
Bayʿ Tahrīm

Le contexte historique : ʿām al-fatḥ

L'an 8 de l'Hégire, à la Mecque venant d'être ouverte à l'Islam. Le Prophète ﷺ saisit ce moment pivot pour ancrer un principe économique. Les Quraysh étaient un peuple de commerce, et certaines de leurs richesses provenaient justement du vin, des idoles et de produits dérivés de la charogne. La proclamation est solennelle : la nouvelle ère économique de la Mecque se construit sur la pureté des biens échangés.

Quatre catégories distinctes

حَرَّمَ بَيْعَ الخَمْرِ وَالمَيْتَةِ وَالخِنْزِيرِ وَالأَصْنَام

Le Prophète ﷺ énumère quatre interdits : (1) le khamr — boissons enivrantes ; (2) la mayta — charogne ; (3) le khinzīr — le porc ; (4) les aṣnām — idoles. Chacun renvoie à un domaine distinct : la raison, l'alimentation, la pureté, le tawḥīd. L'illicéité commerciale dérive ici de l'illicéité d'usage : ce qu'on ne peut consommer ou employer ne peut être source de revenu.

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L'interdit de consommation entraîne l'interdit de vente

Règle de fiqh fondamentale
Le principe « mā ḥaruma intifāʿuhu ḥaruma bayʿuhu » (ce dont l'usage est illicite, la vente l'est aussi) découle directement de ce hadith. Il fonde un pan entier du droit commercial islamique.
Qāʿida fiqhiyya Muʿāmalāt

Le lien entre l'usage et l'échange

Vendre suppose un objet ayant une utilité licite (manfaʿa mubāḥa). Si l'objet n'a pas d'utilité reconnue par la sharīʿa, le contrat de vente n'a pas d'objet valide : il est nul. C'est pourquoi la jurisprudence considère qu'un musulman ne peut tirer profit ni du commerce de l'alcool, ni des animaux impurs, ni des idoles, même au profit de non-musulmans.

L'extension aux dérivés et aux stupéfiants

Les juristes étendent le principe : drogues, substances enivrantes modernes, produits issus du porc, statues à vocation cultuelle, jeux de hasard, intérêts usuraires (ribā) — tout cela tombe sous la même règle. Le critère n'est pas la matière première seule, mais l'absence d'utilité licite et la nuisance qu'engendre l'usage.

3

L'interdiction des stratagèmes (ḥiyal)

Avertissement contre la ruse juridique
Le Prophète ﷺ condamne les Juifs qui contournèrent l'interdiction des graisses en les fondant puis en les vendant. Changer la forme d'un produit illicite ne le rend pas licite : la fraude par stratagème est plus grave que la transgression directe.
Ḥiyal Sadd dharāʾiʿ

L'exemple des graisses transformées

إِنَّ اللَّهَ حَرَّمَ عَلَيْهِمُ الشُّحُومَ، فَأَجْمَلُوهُ، ثُمَّ بَاعُوهُ، فَأَكَلُوا ثَمَنَهُ

Allah avait interdit aux Banū Isrāʾīl certaines graisses (Coran 6:146). Ils ont contourné l'interdit en faisant fondre les graisses pour les vendre, et en consommer ainsi le prix sous une forme apparemment licite (de l'argent). Le Prophète ﷺ relate cet épisode comme une mise en garde : Allah a maudit ce procédé, et il dénonce ainsi par avance toute ruse semblable dans la communauté musulmane.

La règle des stratagèmes en fiqh

Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim et de nombreux savants ont consacré des ouvrages entiers à dénoncer les ḥiyal — ces astuces juridiques qui respectent la lettre tout en violant l'esprit de la Loi. Vendre l'alcool sous un autre nom, déguiser le ribā en contrat de vente, transformer le porc en gélatine pour le commercialiser : autant de cas où la forme change mais l'illicéité demeure. Le hadith établit que l'intention de contournement aggrave la faute.

4

La leçon prophétique : ne pas suivre l'exemple des Banū Isrāʾīl

Avertissement communautaire
En invoquant l'exemple négatif des Juifs, le Prophète ﷺ alerte sa propre communauté : la tentation de la ruse économique est universelle. Aucun peuple n'est immunisé contre la tendance à habiller le ḥarām d'un voile licite.
Tahdhīr Ittibāʿ

Le hadith comme miroir

Le Prophète ﷺ a annoncé dans un autre hadith : « Vous suivrez le chemin de ceux qui vous ont précédés, empan par empan, coudée par coudée » (Bukhārī, Muslim). Ce hadith en est une illustration concrète : il décrit la ruse juive non comme un fait historique distant, mais comme un risque permanent. Le marché contemporain regorge de ḥiyal : produits financiers déguisant le ribā, contrats de vente camouflant l'usure, certifications complaisantes. La vigilance du croyant face à son revenu (al-kasb al-ḥalāl) est une exigence renouvelée à chaque transaction.

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Règles juridiques extraites

Principes dégagés par les savants
7 règles juridiques et principes sont extraits de ce hadith par les commentateurs.
  • Tout ce dont la consommation est illicite est aussi illicite à la vente
  • Khamr, charogne, porc et idoles sont quatre interdits commerciaux explicites
  • Le contrat de vente exige un objet ayant une utilité licite (manfaʿa mubāḥa)
  • Changer la forme d'un produit illicite ne le rend pas licite (interdiction des ḥiyal)
  • Le revenu (thaman) tiré d'une vente illicite est lui-même illicite
  • Le principe s'étend aux dérivés modernes : drogues, gélatine de porc, alcool dénaturé
  • L'imitation des stratagèmes des peuples antérieurs est un piège dénoncé par le Prophète ﷺ

🧠 Grille mnémotechnique

1
4 INTERDITS
Khamr, mayta, khinzīr, aṣnām
Annonce de la Conquête
2
QĀʿIDA
Ḥarām à l'usage = ḥarām à la vente
Règle de fiqh
3
ḤIYAL
Le stratagème ne transforme pas le ḥarām en ḥalāl
Exemple des Banū Isrāʾīl
4
MIROIR
Avertissement à la communauté
Tahdhīr prophétique