La querelle · al-Jidāl · tordre la corde de l'argument jusqu'à briser le cœur
Le jidāl n'est pas un mot simple. La même racine désigne la corde tressée — chaque brin tirant contre l'autre — et l'art de défendre la vérité par l'argument. Le Coran ordonne le premier jidāl (« débats avec eux par la meilleure manière », an-Naḥl 16:125) et condamne le second (« ils ne te l'ont opposé que pour la querelle », az-Zukhruf 43:58). Tout l'enjeu de ce chapitre tient dans cette frontière.
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« Aucun peuple n'a été égaré après une guidance qu'il avait reçue, sinon parce qu'il a été livré au jadal. » Puis le Prophète ﷺ récita : « Bal hum qawmun khaṣimūn » — « Ce sont des gens querelleurs. » (az-Zukhruf 43:58).
Source : Tirmidhī 3253, ṣaḥīḥ — Abū Umāma al-Bāhilī
La racine arabe j-d-l évoque le tressage de la corde : chaque brin tire son fil contre l'autre, jusqu'à former un câble solide — ou jusqu'à le rompre. Le jidāl hérite de cette ambivalence. Il y a un jidāl maḥmūd — louable, légiféré, ordonné par le Coran lui-même : c'est la défense argumentée de la vérité. Et il y a un jidāl madhmūm — blâmable : la querelle pour vaincre, briller, écraser. Ce chapitre n'est donc pas un appel au silence : il enseigne à distinguer la corde qui tient de celle qui étrangle.
Les lexicographes arabes ramènent al-jidāl à la racine j-d-l — celle qui désigne le tressage des fibres d'une corde. Chaque interlocuteur tire son brin contre celui de l'autre : la corde tient ou se rompt.
« Le jidāl, c'est pousser à l'extrême la dispute et le débat. » — Az-Zajjāj, cité par al-Munajjid.
Allah a ordonné une forme de jidāl :
« Appelle au sentier de ton Seigneur par la sagesse et la belle exhortation, et débats avec eux par la meilleure manière. » — an-Naḥl 16:125.
Trois traits du jidāl légiféré selon les commentateurs :
Modèles : Ibrāhīm face à Nimrod (al-Baqara 258), Mūsā face à Pharaon, Hūd face à son peuple, le Prophète ﷺ face à Quraysh, les Compagnons face aux polythéistes — tout le Coran est, en partie, un grand jidāl ordonné.
L'autre face : la querelle pour vaincre.
« Ils ont débattu par le faux pour réfuter la vérité. » — Ghāfir 40:5.
Al-Munajjid, suivant Ibn Baṭṭa, en donne la définition : tout jidāl dont l'apparence est le faux, ou qui mène au faux, ou qui est mené sans savoir. Ses deux espèces :
Le hadith donne le portrait-type de l'homme que la querelle dévore :
« L'homme le plus détesté d'Allah est le tordu, le querelleur. » — Bukhārī 2457 · Muslim 2668 — ʿĀʾisha.
Al-Munajjid en explicite les composantes : al-aladd — celui qui multiplie les détours et les ergotages — al-khaṣim — celui qui possède l'inimitié comme un trait permanent.
Al-Shāfiʿī, cité par al-Munajjid :
« La chicane sur le savoir durcit le cœur et engendre les rancunes. »
Al-Awzāʿī : « Lorsqu'Allah veut le mal pour un peuple, Il leur impose la dispute et leur ferme la porte de l'œuvre. »
Le hadith de Laylat al-Qadr — Bukhārī 49. Le Prophète ﷺ sortit pour annoncer la nuit exacte de la Destinée ; il rencontra deux Musulmans en train de se quereller. Il dit : « J'étais sorti pour vous l'annoncer — mais Untel et Untel se querellaient, et elle m'a été retirée. » Le hadith établit une règle : la querelle prive du savoir.
Ibn ʿAbbās : « Ne cessent de périr ceux d'avant vous que par la dispute et les querelles dans la religion. » Et : « Il te suffit comme injustice de ne jamais cesser de quereller. »
ʿAbd Allāh ibn al-Ḥasan : « La chicane détruit l'amitié ancienne et défait le nœud solide. » Mayāmūn ibn Mihrān : « Garde-toi de débattre et de quereller un faqīh — il refermera sur toi la porte de son savoir, sans rien gagner contre toi. » ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz : « Quiconque fait de sa religion une cible pour les querelles, multiplie les changements. » — chaque dispute le fait passer d'une innovation à une autre.
On demanda au tābiʿī al-Ḥakam ibn ʿUtayba : « Qu'est-ce qui a contraint les gens à entrer dans ces passions ? » Il répondit : « Les querelles. » — al-Munajjid commente : « Quand ils ont ouvert la porte des querelles sur eux-mêmes, il leur a fallu nécessairement entrer dans ces croyances fausses. »
Et le hadith d'Abū Umāma cité au début : la communauté qui délaisse le savoir utile reçoit, en châtiment, le jadal.
Pierre angulaire du remède :
« Je garantis une demeure dans la périphérie du Paradis à qui délaisse la chicane même en ayant raison ; une demeure au milieu du Paradis à qui délaisse le mensonge même par plaisanterie ; et une demeure au plus haut du Paradis à qui rend belle son éthique. » — Abū Dāwūd 4800, ḥasan — Abū Umāma.
La règle est posée : même quand on a raison, l'abandon de la chicane est récompensé. Avoir raison ne rend pas la querelle légitime.
Le modèle de l'Imam Mālik face à Abū Jaʿfar al-Manṣūr — qui voulait imposer son Muwaṭṭaʾ à toutes les contrées : « Ô Commandeur des croyants, ne le fais pas. Les gens ont reçu d'autres paroles et d'autres traditions ; chaque communauté s'est attachée à ce qui lui est parvenu. Les ramener de force à ce qu'ils ont écarté serait dur. Laisse les gens à ce qu'ils ont choisi. » — modèle d'inṣāf, l'équité dans le débat.
Al-Shāfiʿī : « Je n'ai jamais débattu avec quelqu'un sans souhaiter qu'Allah lui fasse parvenir la vérité — par ma bouche ou par la sienne. » Et : « Je n'ai jamais débattu en désirant que mon interlocuteur se trompe. »
Le juge ʿUbayd Allāh ibn al-Ḥasan, corrigé en plein conseil, baissa la tête : « Alors je reviens, et je reviens petit. Être un appendice dans la vérité m'est plus cher qu'être une tête dans le faux. » Ibn Ḥazm raconte qu'il avait pris l'avantage sur un adversaire à cause d'un défaut d'élocution de celui-ci ; il rentra chez lui, prit son livre, et y inscrivit : « Mon adversaire avait raison, c'est moi qui me trompais — et je reviens à sa parole. »
Al-Munajjid énumère, citant les Anciens, les shurūṭ al-jidāl al-maḥmūd. À retenir :
Et le rappel sévère qu'al-Munajjid place comme avertissement final pour le chercheur de science : la dispute peut faire oublier le Coran lui-même. Le savant qui passe ses journées à argumenter perd, sans s'en apercevoir, la lumière qu'il croyait acquérir.