Un mujtahid se prononce, les autres se taisent · Ijmāʿ ? Ḥujja ? Ni l'un ni l'autre ? · Neuf positions et le tarjīḥ de Subkī
Un mujtahid émet une fatwa ; elle se répand ; les autres mujtahids de l'époque la connaissent, ont eu le loisir d'y réfléchir — et se taisent. Ce silence vaut-il accord ? C'est l'ijmāʿ sukūtī, la plus délicate des formes du consensus, car le silence est équivoque : il peut signifier l'approbation, mais aussi le doute, la crainte, ou la conviction que tout mujtahid atteint le vrai (taṣwīb). Le marqueur en est la formule célèbre attribuée à al-Shāfiʿī : « lā yunsabu ilā sākitin qawl » — on n'attribue nulle parole à celui qui se tait. Zarkashī recense neuf positions, des plus tranchées (ni ijmāʿ ni ḥujja ; ijmāʿ et ḥujja) aux tafṣīl-s les plus fins (selon qu'il s'agit d'une fatwa ou d'un jugement, d'une affaire réparable ou non, de l'époque des Ṣaḥāba ou d'une autre…). Subkī tranche : ḥujja, et le débat sur le nom d'« ijmāʿ » est verbal — mais il ajoute une analyse remarquable du « mathār al-taraddud » : la source exacte de l'hésitation. La carte se clôt sur la masʾala sœur : la fatwa qui ne se répand pas.
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« Quant au [consensus] silencieux : le troisième avis en fait une preuve sans être un ijmāʿ ; le quatrième conditionne [sa validité] à l'extinction de l'époque… L'avis correct : c'est une preuve ; le désaccord sur son appellation d'"ijmāʿ" est verbal ; et quant à savoir s'il est réellement un ijmāʿ, il y a une hésitation, dont la source est : le silence nu de tout signe d'agrément ou de réprobation — alors que [la question] est parvenue à tous et que le délai d'examen s'est ordinairement écoulé, sur une question d'ijtihād et de taklīf — fait-il prévaloir la présomption d'accord ? »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Ijmāʿ (al-ijmāʿ al-sukūtī) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 285-286
Tout le débat tient dans l'équivocité du silence. Celui qui se tait devant une fatwa peut l'approuver — mais il peut aussi être encore en examen (tawaqquf), ou professer le taṣwīb (chaque mujtahid atteint le vrai, donc pourquoi protester ?), ou se taire par crainte du pouvoir ou par égard pour l'auteur de la fatwa. C'est pourquoi al-Qāḍī al-Bāqillānī rapporte d'al-Shāfiʿī — et déclare que c'est son dernier avis — que le sukūtī n'est ni ijmāʿ ni ḥujja ; Imām al-Ḥaramayn dit que c'est l'apparence de son madhhab, condensée dans la formule que l'Imām qualifie d'« élégante entre toutes » : lā yunsabu ilā sākitin qawl. Al-Ghazālī signale dans al-Mankhūl que c'est la position du Jadīd. En face, la pratique du fiqh tire dans l'autre sens : al-Rāfiʿī écrit au chapitre du qaḍāʾ que « le célèbre chez les Aṣḥāb est que le sukūtī fait preuve » — et c'est ce qu'avalise Subkī. Entre la rigueur du principe et le besoin du droit, le sukūtī reste la zone grise par excellence des uṣūl.
Le sukūtī n'est même candidat au statut d'ijmāʿ que si le silence est interprétable. D'où les quyūd serrés de Subkī :
Traduction : « Quant à l'ijmāʿ silencieux : c'est qu'un seul donne la fatwa et que les autres se taisent après en avoir eu connaissance. Plusieurs positions : la première — ce n'est ni un ijmāʿ ni une preuve, car celui [qui se tait] peut être en suspens sur la question, ou professer que tout mujtahid est dans le vrai. Al-Qāḍī Abū Bakr [al-Bāqillānī] le rapporte d'al-Shāfiʿī — qu'Allah l'agrée —, le choisit, et dit que c'est le dernier de ses avis ; d'où sa parole : on n'attribue nulle parole à celui qui se tait. »
« Wa-kadhā al-khilāf fī-mā lā yantashir » : un mujtahid donne une fatwa, elle ne se répand pas parmi ses contemporains, et on ne lui connaît pas de contradicteur. Même khilāf que pour le sukūtī ?
« Ibn Abī Hurayra tient le silence pour significatif quand la position diffusée est une futyā mais non quand c'est un ḥukm ; Abū Isḥāq al-Marwazī soutient exactement l'inverse. Reconstituez l'argument de chacun : qu'est-ce qui, dans la nature de la fatwa et dans celle du jugement, rend le silence des contemporains plus — ou moins — parlant ? »