Tout mujtahid a-t-il raison ? · « Le ḥukm d'Allah suit le ẓann du mujtahid » ? · ʿAqliyyāt, ẓanniyyāt, qaṭʿiyyāt — et le hadith des deux récompenses
La masʾala la plus célèbre du Kitāb al-Ijtihād — et l'une des plus profondes de tout l'uṣūl. Quand deux mujtahids aboutissent à des conclusions opposées, ont-ils tous deux raison (taṣwīb), ou l'un d'eux se trompe-t-il (takhṭiʾa) ? Subkī déroule la réponse par paliers. Dans les ʿaqliyyāt (questions rationnelles : création du monde, fondements de la foi), le muṣīb est un seul, et qui manque le vrai pèche — n'en déplaise à al-Jāḥiẓ et al-ʿAnbarī. Dans les ẓanniyyāt (questions sans dalīl qaṭʿī), deux grandes écoles : les muṣawwiba — al-Ashʿarī et al-Bāqillānī en tête — pour qui « le ḥukm d'Allah suit le ẓann du mujtahid », flanqués d'Abū Yūsuf, de Muḥammad b. al-Ḥasan et d'Ibn Surayj avec la théorie de l'ashbah ; et le jumhūr — al-ṣaḥīḥ — pour qui le muṣīb est un seul : le ḥukm préexiste, une amāra le signale, le mujtahid est tenu de l'atteindre, et celui qui le manque ne pèche pas — il est même récompensé, d'une récompense simple contre deux pour celui qui touche juste. Dans les qaṭʿiyyāt, enfin, le muṣīb est un seul par accord unanime.
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« Masʾala : dans les questions rationnelles, celui qui touche juste est un seul, et le négateur de l'islam est dans l'erreur, pécheur, mécréant. Quant à la question où il n'y a pas de preuve décisive : le Shaykh [al-Ashʿarī], le Qāḍī [al-Bāqillānī], Abū Yūsuf, Muḥammad [b. al-Ḥasan] et Ibn Surayj ont dit : tout mujtahid touche juste. Puis les deux premiers ont dit : le ḥukm d'Allah suit le ẓann du mujtahid ; et les trois autres : il y a là quelque chose que, si Allah avait statué, Il aurait statué par lui. L'avis correct, conforme au jumhūr : celui qui touche juste est un seul ; il existe sur [le ḥukm] un indice ; [le mujtahid] est tenu de l'atteindre ; et celui qui le manque ne pèche pas — il est au contraire récompensé. Quant à la question particulière où existe une preuve décisive, celui qui touche juste y est un seul par accord, et celui qui se trompe ne pèche pas selon l'avis le plus correct ; et dès lors qu'un mujtahid se montre négligent, il pèche par accord. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Ijtihād (al-taṣwīb wa-l-takhṭiʾa) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 380-381
Zarkashī ouvre par une remarque de philologue : « sache que les copies divergent ici, et ce sur quoi l'auteur s'est fixé est ce que j'ai consigné » — signe que Subkī a retravaillé cette masʾala jusqu'au bout, tant elle est délicate (wa-hiya maqṣūda). L'enjeu dépasse la technique : si « tout mujtahid touche juste », le droit devient pure construction des juristes — Dieu n'aurait pas de ḥukm antérieur à leur recherche dans les ẓanniyyāt ; c'est l'option d'al-Ashʿarī et d'al-Bāqillānī (les muṣawwiba radicaux), et, atténuée, celle des compagnons d'Abū Ḥanīfa avec l'ashbah — un « ḥukm virtuel » que le Munkhul d'al-Ghazālī épingle comme « un jugement sur l'invisible ». Si au contraire « le muṣīb est un seul » — position d'al-Shāfiʿī selon Ibn al-Samʿānī (al-Qawāṭiʿ) —, alors la vérité juridique préexiste, balisée par une amāra, et l'effort du mujtahid est une quête récompensée même quand elle échoue. Subkī tranche : al-ṣaḥīḥ, conforme au jumhūr, est la takhṭiʾa.
Traduction : « Le Shaykh Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī, le Qāḍī Abū Bakr [al-Bāqillānī], le Qāḍī Abū Yūsuf, Muḥammad b. al-Ḥasan et Ibn Surayj ont dit : tout mujtahid touche juste. Puis ils ont divergé : les deux premiers — le Shaykh et le Qāḍī — ont dit : le ḥukm d'Allah suit le ẓann du mujtahid, de sorte que ce qu'il a présumé devient le ḥukm d'Allah à son égard. Les trois autres ont professé la doctrine dite de l'ashbah : en toute affaire il y a quelque chose que, si Allah avait statué, Il n'aurait statué que par lui. L'auteur du Mankhūl [al-Ghazālī] commente : c'est là un jugement porté sur l'invisible. »
Ibn al-Samʿānī (al-Qawāṭiʿ) : c'est « le madhhab apparent d'al-Shāfiʿī — qu'Allah l'agrée — et quiconque rapporte de lui autre chose s'est trompé ». La position se décompose en quatre thèses emboîtées :
Traduction : « Lorsque le juge fait ijtihād et touche juste, il a deux récompenses ; et s'il se trompe, il a une seule récompense » — hadith du Prophète ﷺ [rapporté par al-Bukhārī et Muslim d'après ʿAmr b. al-ʿĀṣ], preuve directe que le mukhṭiʾ ne pèche pas… et qu'il existe bien un khaṭaʾ, ce qui ruine le taṣwīb radical.
« Quelle différence sépare la position d'al-Ashʿarī et d'al-Bāqillānī ("le ḥukm d'Allah suit le ẓann du mujtahid") de la théorie de l'ashbah d'Abū Yūsuf, de Muḥammad b. al-Ḥasan et d'Ibn Surayj — alors que tous proclament "kull mujtahid muṣīb" ? Et pourquoi al-Ghazālī qualifie-t-il l'ashbah de "jugement sur l'invisible" ? »