La présomption de continuité · Quatre formes, des forces inégales · Le débat dafʿ / rafʿ avec les Ḥanafites et l'istiṣḥāb inversé
L'istiṣḥāb est la plus célèbre des preuves de ce Livre : ce qui était établi demeure établi tant qu'aucun facteur de changement n'est survenu. Mais Subkī refuse de traiter la question en bloc : « des groupes d'uṣūliyyīn ont énoncé la divergence de manière absolue, alors que la vérification (al-taḥqīq) est que l'istiṣḥāb a chez nous plusieurs formes ». Trois formes sont ḥujja sans divergence interne chez les Shāfiʿītes : la présomption du néant originel (ʿadam aṣlī), le maintien du ʿumūm ou du naṣṣ jusqu'au survenant qui les modifie, et le maintien du statut que le sharʿ a déclaré durable dès lors que sa cause existe. Une quatrième — l'istiṣḥāb de l'état d'ijmāʿ dans le lieu du litige — est rejetée, contre al-Muzanī, al-Ṣayrafī, Ibn Surayj et al-Āmidī. S'y ajoutent la position ḥanafite (ḥujja li-l-dafʿ, pas li-l-rafʿ — d'où la masʾala du mafqūd), la confrontation avec le ẓāhir, et l'étonnant istiṣḥāb maqlūb qui remonte le temps.
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« Masʾala : nos savants ont dit : l'istiṣḥāb du néant originel, du ʿumūm ou du naṣṣ jusqu'à la survenue du modificateur, et de ce dont le sharʿ a indiqué l'établissement en raison de l'existence de sa cause — est une ḥujja de manière absolue ; et l'on a dit : pour repousser (dafʿ), non pour établir/lever (rafʿ). »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Istidlāl (al-istiṣḥāb) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 348-350
Le grand apport de cette masʾala est méthodologique. Là où « des groupes d'uṣūliyyīn » présentent un débat global — l'istiṣḥāb est-il ḥujja ? — Subkī et Zarkashī décomposent : il y a quatre formes d'istiṣḥāb, et la réponse change selon la forme. Les trois premières ne connaissent « aucune divergence chez nous » ; la quatrième est rejetée par la majorité des Shāfiʿītes, al-Ghazālī en tête. La carte du débat inter-madhhab se redessine alors : ce qu'on attribue aux Ḥanafites (« l'istiṣḥāb n'est pas ḥujja ») se révèle, à lire leurs propres livres, une position nuancée — ḥujja pour maintenir un acquis (li-l-dafʿ : « faire pencher le côté de l'existence dans l'existant »), pas pour établir un droit nouveau (li-l-ithbāt). D'où leur solution fameuse du mafqūd, le disparu : il n'est pas hérité (sa vie est présumée durer) mais il n'hérite pas non plus (on n'établit pas pour lui une propriété nouvelle). Subkī juge cette distinction « ḥasan » — élégante.
« Ce dont la raison a connu la négation, par maintien sur le néant originel » : pas de sixième prière obligatoire, pas de jeûne de Shawwāl obligatoire. La raison conclut à la négation non parce que le Législateur l'a déclarée, mais parce qu'« il n'y a aucun établissant de l'obligation » — on demeure sur la négation originelle, faute de donnée révélée. Les Shāfiʿītes sont unanimes : c'est une ḥujja. Zarkashī signale toutefois que l'enjeu réel du débat avec autrui rejoint la question des actes avant le sharʿ : celui qui dit « j'ai cherché un dalīl dans le sharʿ, je n'ai pas trouvé, je reste donc sur le jugement de la raison » — sa preuve est-elle recevable en disputation ?
Maintenir ce qu'exige le texte général ou explicite « jusqu'à ce que survienne le particularisant (mukhaṣṣiṣ) ou l'abrogeant (nāsikh) ». Aucune divergence chez les Shāfiʿītes sur sa qualité de ḥujja. Réserve d'Ibn al-Samʿānī : il refuse de l'appeler istiṣḥāb — « car l'établissement du statut y procède du côté du lafẓ, non de l'istiṣḥāb » : c'est le texte qui agit, pas la continuité.
« Un statut dont le sharʿ a indiqué l'établissement et la durée en raison de l'existence de sa cause » : la propriété (milk) une fois son sabab réalisé, la dette en charge de la dhimma après un prêt ou une destruction. Si le sharʿ n'avait pas indiqué que ce statut dure jusqu'au survenant qui l'efface (le facteur extinctif ou libératoire), on ne pourrait l'istiṣḥāb-er. « Nous ne connaissons, dans ces trois formes, aucune divergence chez nous » — d'où le « ḥujja muṭlaqan » du matn.
On rapporte de « certains mutakallimīn » que l'istiṣḥāb n'est pas une ḥujja, et l'imām [al-Rāzī] l'attribue aux Ḥanafites. Mais Zarkashī corrige sur pièces : « ce qui se trouve dans leurs livres » est plus fin — l'istiṣḥāb est ḥujja pour maintenir ce qui était (ibqāʾ mā kāna), « car c'est faire prévaloir le côté de l'existence dans l'existant », mais il n'est pas ḥujja pour établir une chose qui n'était pas.
Le matn pose les conditions discutées : « pourvu qu'aucun ẓāhir ne s'y oppose » — et les uns exigent un ẓāhir ghālib (dominant), d'autres un ẓāhir dhū sabab (doté d'une cause assignable). C'est la fameuse « qāʿidat al-aṣl wa-l-ẓāhir » du fiqh : al-Shāfiʿī a deux qawl sur la prévalence — non en tant qu'istiṣḥāb, précise Ibn ʿAbd al-Salām, mais selon le murajjiḥ externe qui s'y adjoint. Le taḥqīq de Subkī : suivre le plus fort des deux ẓann.
Quatrième forme : un ijmāʿ s'est formé sur un statut dans une situation donnée ; la situation change, le désaccord surgit — istiṣḥāb-e-t-on l'état d'ijmāʿ ? Subkī tranche : « on n'argumente pas par l'istiṣḥāb de l'état d'ijmāʿ dans le lieu du litige — contrairement à al-Muzanī, al-Ṣayrafī, Ibn Surayj et al-Āmidī ». La majorité des Shāfiʿītes, dont al-Ghazālī, le refuse (et ce qu'Ibn al-Ḥājib rapporte de lui en sens contraire « est rejeté »).
Le matn récapitule : « On sait ainsi que l'istiṣḥāb est l'établissement d'une chose dans le second [temps] en raison de son établissement dans le premier, faute de ce qui pourrait valoir modification. » L'inverse — « son établissement dans le premier en raison de son établissement dans le second » — est l'istiṣḥāb maqlūb (inversé) : on remonte le temps.
Traduction : « Un groupe d'uṣūliyyīn a énoncé la divergence sur l'istiṣḥāb de manière absolue ; or la vérification est que l'istiṣḥāb a chez nous plusieurs formes : la première, l'istiṣḥāb du néant originel… ; la deuxième, l'istiṣḥāb de ce qu'exige le ʿumūm ou le naṣṣ jusqu'à ce que survienne le particularisant ou l'abrogeant… ; la troisième, l'istiṣḥāb d'un statut dont le sharʿ a indiqué l'établissement et la durée en raison de l'existence de sa cause. »
« Le mafqūd, chez les Ḥanafites, n'est pas hérité — mais il n'hérite pas non plus. Montrez comment ces deux solutions, apparemment contradictoires (l'une présume sa vie, l'autre semble l'ignorer), découlent en réalité d'un seul et même principe. Puis expliquez pourquoi le jumhūr shāfiʿīte refuse à Ibn Surayj de remettre le ḥajr sur celui qui retombe dans le fisq religieux. »