بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Istidlāl N°6

الِاسْتِحْسَانُ

La preuve revendiquée par Abū Ḥanīfa · Trois définitions, trois destins · « Man istaḥsana fa-qad sharraʿa » — et pourtant al-Shāfiʿī « istaḥsana »

Aucune preuve disputée n'a suscité plus de polémique que l'istiḥsān : « Abū Ḥanīfa l'a professé, les autres l'ont rejeté ». La méthode de Subkī est chirurgicale : avant de juger, définir. Trois définitions circulent. (1) « Un dalīl qui jaillit dans l'âme du mujtahid et que son expression ne parvient pas à formuler » — réfutée par Ibn al-Ḥājib (non avéré : rejeté par accord ; avéré : retenu par accord) et par al-Bayḍāwī (ce qui jaillit sans se montrer peut n'être qu'illusion). (2) « S'écarter d'un qiyās vers un qiyās plus fort » — nul n'y contredit. (3) « S'écarter du dalīl vers la coutume » — si la coutume est fondée (Sunna, ijmāʿ), c'est la preuve qui agit ; sinon, elle est rejetée. Conclusion : il n'existe pas d'istiḥsān réellement disputé — et s'il en existait un, « qui le professe légifère » (man qāla bihi fa-qad sharraʿa). Restait à expliquer pourquoi al-Shāfiʿī lui-même dit « astaḥsinu » en maintes questions : réponse dans cette carte, avec une trouvaille personnelle de Zarkashī dans les Sunan.

مَسْأَلَةٌ: الِاسْتِحْسَانُ قَالَ بِهِ أَبُو حَنِيفَةَ وَأَنْكَرَهُ الْبَاقُونَ. وَفُسِّرَ بِدَلِيلٍ يَنْقَدِحُ فِي نَفْسِ الْمُجْتَهِدِ تَقْصُرُ عَنْهُ عِبَارَتُهُ، وَرُدَّ بِأَنَّهُ إِنْ تَحَقَّقَ فَمُعْتَبَرٌ؛ وَبِعُدُولٍ عَنْ قِيَاسٍ إِلَى أَقْوَى وَلَا خِلَافَ فِيهِ؛ أَوْ عَنِ الدَّلِيلِ إِلَى الْعَادَةِ، وَرُدَّ بِأَنَّهَا إِنْ ثَبَتَ أَنَّهَا حَقٌّ فَقَدْ قَامَ دَلِيلُهَا وَإِلَّا رُدَّتْ. فَإِنْ تَحَقَّقَ اسْتِحْسَانٌ مُخْتَلَفٌ فِيهِ فَمَنْ قَالَ بِهِ فَقَدْ شَرَّعَ.

« Masʾala : l'istiḥsān — Abū Ḥanīfa l'a professé et les autres l'ont rejeté. On l'a interprété comme un dalīl qui jaillit dans l'âme du mujtahid et que son expression ne parvient pas à formuler — réfuté : s'il est avéré, il est retenu ; comme l'écart d'un qiyās vers un plus fort — nulle divergence là-dessus ; ou comme l'écart du dalīl vers la coutume — réfuté : si elle est avérée juste, sa preuve est établie, sinon elle est rejetée. Si donc un istiḥsān réellement disputé était avéré, qui le professerait légiférerait. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Istidlāl (al-istiḥsān) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 351-352

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Qui professe vraiment l'istiḥsān ?

Avant même de définir, Zarkashī corrige la doxographie du matn. Attribuer l'istiḥsān à Abū Ḥanīfa seul ? « La version d'Ibn al-Ḥājib, qui le rapporte aussi des Ḥanbalites, entame cette exclusivité. » Abū al-Khaṭṭāb al-Ḥanbalī cite Aḥmad : « les compagnons d'Abū Ḥanīfa, quand ils disent une chose contraire au qiyās, disent : nous l'istiḥsān-ons et délaissons le qiyās… moi, je vais à chaque ḥadīth venu et je ne fais pas de qiyās contre lui » — et Abū al-Khaṭṭāb commente : Aḥmad leur reproche l'istiḥsān sans dalīl ; fondé sur un dalīl, il ne l'eût pas désavoué — délaisser le qiyās pour le khabar, c'est l'istiḥsān bi-l-dalīl. Côté mālikite, le Qāḍī ʿAbd al-Wahhāb avoue : « il n'est pas textuellement attesté de Mālik, mais les livres de nos compagnons en sont remplis » — Ibn al-Qāsim et Ashhab l'ont consigné. Le débat est donc moins un duel Abū Ḥanīfa / le reste du monde qu'une querelle sur le nom : tout le monde « istiḥsān-e » — la question est de savoir si l'istiḥsān est un aṣl autonome ou un simple raccourci de langage pour un dalīl ordinaire.

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Vocabulaire essentiel

اِسْتِحْسَان istiḥsān
« Juger une chose bonne » : preuve revendiquée par les Ḥanafites, dont la définition exacte fait l'objet de trois interprétations.
يَنْقَدِحُ فِي النَّفْسِ yanqadiḥu fī al-nafs
« Jaillit dans l'âme » — comme une étincelle : un dalīl ressenti par le mujtahid mais que sa langue ne parvient pas à articuler.
عُدُول ʿudūl
« Écart, dérogation » : passer d'un qiyās à un autre plus fort, ou du dalīl à la coutume — les définitions 2 et 3.
مَنِ اسْتَحْسَنَ فَقَدْ شَرَّعَ man istaḥsana fa-qad sharraʿa
« Qui istiḥsān-e légifère » : sentence d'al-Shāfiʿī — juger bon sans dalīl, c'est ériger une sharīʿa parallèle.
خِلَاف لَفْظِيّ khilāf lafẓī
Divergence « de mots » : conclusion des Shāfiʿītes — le débat sur l'istiḥsān se réduit à une querelle de dénomination.
1

Première définition — le dalīl qui jaillit sans pouvoir se dire

« Yanqadiḥu fī nafs al-mujtahid »
La définition la plus célèbre — et sa double réfutation par Ibn al-Ḥājib et al-Bayḍāwī.
Définition 1 Réfutée

L'énoncé et le dilemme

L'istiḥsān serait « un dalīl qui jaillit dans l'âme du mujtahid mais que son expression ne parvient pas à formuler — il ne peut le proférer ». Deux réfutations classiques :

  • Ibn al-Ḥājib — le dilemme : ou bien il n'est pas avéré que ce soit un dalīl — alors il est rejeté par accord (mardūd ittifāqan) ; ou bien c'est avéré — alors il est retenu par accord (muʿtabar ittifāqan). Dans les deux cas, aucune masʾala disputée ne subsiste.
  • Al-Bayḍāwī — l'exigence de contrôle : un dalīl doit pouvoir se montrer, « pour que son authentique se distingue de son corrompu » ; ce qui jaillit dans l'âme du mujtahid « peut n'être qu'une illusion (wahm) sans poids ».
2

Deuxième et troisième définitions — l'écart vers le plus fort, l'écart vers la ʿāda

Une incontestée, une conditionnelle
Quitter un qiyās pour un plus fort : personne n'y contredit. Quitter le dalīl pour la coutume : tout dépend du fondement de la coutume.
Définitions 2-3 ʿĀda

Définition 2 — l'écart d'un qiyās vers un qiyās plus fort

« Nulle divergence à son sujet » : quand deux qiyās s'opposent, le plus fort est appliqué — c'est une règle ordinaire du tarjīḥ, que tous les madhāhib pratiquent. La baptiser « istiḥsān » n'ajoute rien : le débat s'évanouit dès qu'on nomme correctement la chose.

Définition 3 — l'écart du dalīl vers la coutume pour l'intérêt des gens

Exemples canoniques : entrer au ḥammām sans fixer la quantité d'eau ni la durée ; boire chez le porteur d'eau sans fixer le prix. La transaction défie les règles strictes (contrepartie indéterminée) — la coutume la valide. Réfutation en trilemme :

  • Si la coutume courait du temps du Prophète ﷺ sans désaveu : la norme est établie par la Sunna.
  • Si elle courait du temps des [Compagnons] sans désaveu : elle est établie par l'ijmāʿ.
  • Sinon : elle est rejetée (mardūda) — une pratique sans fondement ne fait pas norme.
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
La sentence « man istaḥsana fa-qad sharraʿa » expliquée — et la glose du tashdīd : sharraʿa, « ériger une législation ».
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf

فَإِنْ تَحَقَّقَ اسْتِحْسَانٌ مُخْتَلَفٌ فِيهِ فَمَنْ قَالَ بِهِ فَقَدْ شَرَّعَ — وَهُوَ بِتَشْدِيدِ الرَّاءِ — أَيْ لَوْ جَازَ أَنْ يُسْتَحْسَنَ بِغَيْرِ دَلِيلٍ لَكَانَ هَذَا نَصْبَ شَرِيعَةٍ عَلَى خِلَافِ مَا أَمَرَ اللَّهُ تَعَالَى بِهِ وَرَسُولُهُ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ، لِأَنَّهُ لَا دَلِيلَ عَلَيْهِ يُوجِبُ تَرْكَهُ.

Traduction : « Si un istiḥsān réellement disputé était avéré, qui le professerait sharraʿa — avec tashdīd du rāʾ — c'est-à-dire : s'il était permis de juger bon sans dalīl, ce serait ériger une législation contraire à ce qu'Allāh le Très-Haut et Son Messager ﷺ ont ordonné, puisqu'aucun dalīl ne le fonde [et que rien] n'impose de l'abandonner. »

Les apports du commentaire

  • La doxographie élargie : Ḥanbalites (Ibn al-Ḥājib, Abū al-Khaṭṭāb citant Aḥmad) et Mālikites (le Qāḍī ʿAbd al-Wahhāb : « les livres de nos compagnons en sont remplis ») pratiquent l'istiḥsān — ce qui ruine l'exclusivité ḥanafite du matn et confirme la lecture « khilāf lafẓī ».
  • La cible exacte du rejet : ce que les Shāfiʿītes désavouent, « c'est de faire de l'istiḥsān un aṣl parmi les fondements de la sharīʿa, distinct des autres dalāʾil ». L'usage du mot, accompagné d'un dalīl conforme, « ne se désavoue pas ».
  • La trouvaille de Zarkashī : « mais j'ai vu dans les Sunan d'al-Shāfiʿī — il a mentionné le délai d'option [khiyār] de la shufʿa, trois jours — qu'il dit : "ceci est un istiḥsān de ma part, non un aṣl" (hādhā istiḥsānun minnī laysa bi-aṣl) — il faut l'interpréter ». L'honnêteté du commentateur va jusqu'à produire la pièce qui complique la défense de son propre madhhab.
3

L'istiḥsān d'al-Shāfiʿī — l'objection retournée

« Astaḥsinu » dans la bouche du grand adversaire
Le muṣḥaf pour le serment, la remise au mukātab, la mutʿa de trente dirhams : autant de « istiḥsān » fondés sur des maʾākhidh fiqhiyya.
Objection Shāfiʿī

Le dossier des « istiḥsān » shāfiʿites

Le matn anticipe l'objection : « Quant à l'istiḥsān d'al-Shāfiʿī — le serment sur le muṣḥaf, [l'examen graphologique] de l'écriture, et autres — il n'en relève pas. » Car al-Shāfiʿī a bel et bien dit « astaḥsinu » en maintes questions :

  • « J'istiḥsān-e le serment sur le muṣḥaf » (solennisation du serment judiciaire) ;
  • « J'istiḥsān-e qu'on laisse au mukātab une part de ses échéances » (l'esclave en contrat d'affranchissement) ;
  • « Il est bon que [le muʾadhdhin] place ses deux doigts dans ses oreilles » pour l'adhān ;
  • « J'istiḥsān-e la mutʿa [don de consolation à la divorcée] à trente dirhams ».

La réponse : en aucun de ces cas al-Shāfiʿī ne donne l'istiḥsān comme dalīl. La preuve ? « Il n'a rendu obligatoires ni le serment sur le muṣḥaf ni [la prise en compte de] l'écriture » — il a seulement jugé cela bon « pour des maʾākhidh fiqhiyya » (des attaches juridiques assignables), non par istiḥsān nu. « Comment ! alors qu'al-Shāfiʿī est des plus virulents contre l'istiḥsān, lui qui a dit : man istaḥsana fa-qad sharraʿa. » Le khilāf, concluent les Shāfiʿītes, « est lafẓī : il tient au sens de la dénomination ».

4

Bilan critique — que reste-t-il du débat ?

Une querelle de noms aux enjeux réels
Si tout istiḥsān fondé est recevable et tout istiḥsān nu rejeté, pourquoi la polémique a-t-elle duré des siècles ?
Synthèse Lafẓī ?

Trois leçons

  • La méthode du trilemme : chaque définition de l'istiḥsān est passée au crible « avéré / non avéré » — et chaque branche aboutit à un dalīl reconnu (Sunna, ijmāʿ, tarjīḥ de qiyās) ou à un rejet. C'est l'argumentation par sabr appliquée à une notion (voir carte 1).
  • L'enjeu réel derrière les mots : ce qui se joue est la clôture du système des sources — admettre un aṣl autonome « jugé bon » sans rattachement, c'est ouvrir la législation à l'arbitraire du mujtahid : nasb sharīʿa. La sentence d'al-Shāfiʿī protège la souveraineté du Législateur.
  • La charité interprétative : les grands Ḥanafites (al-Karkhī, al-Sarakhsī, dans la tradition postérieure) ont eux-mêmes ramené leur istiḥsān à des dalāʾil articulés — naṣṣ, ijmāʿ, ḍarūra, qiyās khafī. Une fois la définition précisée de part et d'autre, « aucun istiḥsān disputé ne se vérifie » : le consensus se reforme au-dessus de la polémique.
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À retenir

5 principes essentiels
L'istiḥsān en cinq lignes — définitions, réfutations, sentence.
  • Attribution classique : Abū Ḥanīfa le professe, les autres le rejettent — mais Ḥanbalites et Mālikites le pratiquent aussi : l'exclusivité ne tient pas
  • Définition 1 (dalīl qui jaillit, inexprimable) : réfutée — non avéré : rejeté par accord ; avéré : retenu par accord (Ibn al-Ḥājib) ; et l'inarticulable peut n'être qu'un wahm (Bayḍāwī)
  • Définition 2 (écart vers un qiyās plus fort) : incontestée — simple tarjīḥ
  • Définition 3 (écart vers la ʿāda) : la coutume vaut par la Sunna ou l'ijmāʿ qui la fondent, sinon elle est rejetée
  • Conclusion : aucun istiḥsān réellement disputé — sinon « man qāla bihi fa-qad sharraʿa » ; les « astaḥsinu » d'al-Shāfiʿī reposent sur des maʾākhidh fiqhiyya — khilāf lafẓī
?

Question de révision

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Question

« Al-Shāfiʿī dit : "j'istiḥsān-e la mutʿa à trente dirhams" — et il dit aussi : "man istaḥsana fa-qad sharraʿa". Montrez qu'il n'y a pas contradiction, en distinguant l'istiḥsān comme aṣl et l'istiḥsān comme mot. Que faire alors du texte des Sunan découvert par Zarkashī — "hādhā istiḥsānun minnī laysa bi-aṣl" : aggrave-t-il l'objection ou la résout-il ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
DÉF. 1
dalīl inexprimable
avéré → retenu / sinon → rejeté
2
DÉF. 2
qiyās plus fort
lā khilāfa fīhi
3
DÉF. 3
vers la ʿāda
Sunna / ijmāʿ / mardūda
4
SENTENCE
sans dalīl
man istaḥsana fa-qad sharraʿa