بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Kitāb N°4

النَّصُّ وَالظَّاهِرُ وَالْمُؤَوَّلُ

Les degrés de clarté du manṭūq · Naṣṣ : un sens unique · Ẓāhir : un sens prépondérant · Le taʾwīl, proche ou éloigné

Avec cette carte s'ouvre la Famille B du Kitāb al-Kitāb : le bāb al-manṭūq wa-l-mafhūm. Al-Zarkashī explique pourquoi Subkī commence par là : argumenter par le Qurʾān — texte arabe — suppose de connaître les divisions de la langue, et la première de toutes est celle qui distingue ce que le mot dit à l'endroit même de la parole (manṭūq) de ce qu'il fait comprendre à l'endroit du silence (mafhūm). Le manṭūq lui-même n'est pas homogène : tantôt le mot ne porte qu'un seul sens possible — c'est le naṣṣ, comme le nom propre « Zayd » ; tantôt il porte un sens prépondérant à côté d'un sens faible — c'est le ẓāhir, comme « asad » (lion / homme courageux). Et lorsqu'un dalīl conduit à délaisser le sens prépondérant pour le sens faible, on obtient le muʾawwal. Al-Zarkashī enrichit la définition du naṣṣ par son étymologie, ses trois emplois techniques (dont le fameux « naṣṣa al-Shāfiʿī ʿalā kadhā ») et plusieurs précisions critiques sur le matn.

الْمَنْطُوقُ مَا دَلَّ عَلَيْهِ اللَّفْظُ فِي مَحَلِّ النُّطْقِ، وَهُوَ نَصٌّ إِنْ أَفَادَ مَعْنًى لَا يَحْتَمِلُ غَيْرَهُ كَزَيْدٍ، ظَاهِرٌ إِنِ احْتَمَلَ مَرْجُوحًا كَالْأَسَدِ.

« Le manṭūq est ce que le mot indique à l'endroit même de la parole. Il est naṣṣ s'il livre un sens qui n'en tolère pas d'autre — comme “Zayd” — et ẓāhir s'il tolère [aussi] un sens non prépondérant — comme “le lion”. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Kitāb (al-manṭūq : naṣṣ wa-ẓāhir) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 69-70

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Pourquoi le bāb commence ici

Al-Zarkashī ouvre le bāb par une vue d'ensemble : le lafẓ se divise selon plusieurs considérations (iʿtibārāt). Selon le sens visé : manṭūq et mafhūm ; selon la demande exprimée par essence : amr et nahy ; selon les accidents du signifié : ʿāmm, khāṣṣ, muṭlaq, muqayyad ; selon la clarté ou l'obscurité : mujmal et mubayyan ; selon la levée ou le maintien des statuts : nāsikh et mansūkh. Subkī suit exactement cet ordre — et Zarkashī souligne la cohérence du plan : le lafẓ précède tout, et le naskh, extérieur au lafẓ, vient en dernier. Il en tire même une pointe critique : le choix d'Ibn al-Ḥājib de retarder le manṭūq n'était pas approprié (« laysa bi-munāsib »). Notre carte traite donc la toute première articulation : les degrés de clarté du manṭūq.

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Vocabulaire essentiel

مَنْطُوق manṭūq
« L'énoncé ». Ce que le mot indique fī maḥall al-nuṭq — à l'endroit même de la parole, sans détour par le silence du texte.
نَصّ naṣṣ
Le mot qui livre un sens unique, sans alternative possible. De naṣṣat al-ẓabya jīdahā : « la gazelle a dressé son cou » — idée d'élévation au-dessus des autres mots.
ظَاهِر ẓāhir
Le mot qui porte un sens prépondérant (rājiḥ) tout en tolérant un sens faible (marjūḥ) — celui qui vient spontanément à l'esprit (tabādur).
مُؤَوَّل muʾawwal
Le ẓāhir que l'on porte sur son sens faible en vertu d'un dalīl. Sans dalīl, ce déplacement est un jeu illégitime sur le texte.
تَأْوِيل taʾwīl
L'opération qui détourne le mot de son sens prépondérant vers son sens faible. Qarīb (proche) s'il s'appuie sur un indice léger, baʿīd (éloigné) s'il exige un dalīl plus fort.
تَبَادُر tabādur
Le fait qu'un sens « se précipite » à l'esprit dès l'audition du mot — critère du ẓāhir selon Zarkashī.
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Le manṭūq — « à l'endroit même de la parole »

La définition fondatrice
Ce que le mot indique sans intermédiaire, par opposition à ce qu'il fait comprendre dans son silence.
Définition Maḥall al-nuṭq

Une frontière tracée par un seul critère

Le manṭūq est « ce que le mot indique fī maḥall al-nuṭq » — c'est-à-dire, glose Zarkashī, sans autre intermédiaire. Exemple canonique : l'interdiction de dire « fi » aux parents, indiquée par ﴿فَلَا تَقُلْ لَهُمَا أُفٍّ﴾ — c'est du manṭūq, le verset le dit. En revanche, l'interdiction de les frapper n'est pas dite : elle est comprise « à l'endroit du silence » (fī maḥall al-sukūt) — c'est le mafhūm, qui sera traité aux cartes 6 et suivantes.

  • Manṭūq : dalāla du lafẓ à l'endroit de la parole — ex. l'interdiction du « fi »
  • Mafhūm : dalāla du lafẓ à l'endroit du silence — ex. l'interdiction du coup, comprise a fortiori
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Le naṣṣ — un sens qui n'en tolère pas d'autre

Le degré maximal de clarté
Définition, exemple du nom propre « Zayd », et étymologie : la gazelle qui dresse son cou, l'estrade de la mariée.
Naṣṣ Lā yaḥtamilu ghayrah

« La meilleure de ses définitions »

Le naṣṣ est le mot qui livre un sens n'en tolérant aucun autre — comme le nom propre « Zayd », qui désigne la personne elle-même sans alternative. Zarkashī juge que c'est là « la meilleure de ses définitions » (aḥsanu ḥudūdih).

  • Étymologie : le naṣṣ est nommé ainsi pour son élévation au-dessus des autres mots dans la dalāla — de l'expression naṣṣat al-ẓabyatu jīdahā (« la gazelle a dressé son cou ») ; de la même racine vient minaṣṣat al-ʿarūs, l'estrade surélevée de la mariée.
  • Première précision critique : le pronom du matn (« il est naṣṣ ») renvoie au manṭūq — ce qui impliquerait que le mafhūm al-muwāfaqa ne puisse jamais être appelé naṣṣ, même pour qui tient sa dalāla pour lafẓiyya. Or, observe Zarkashī, ce n'est pas exact : la restriction est trop forte.
  • Deuxième précision : il aurait fallu ajouter « par un discours unique » (bi-khiṭāb wāḥid), pour exclure le cas du mujmal accompagné de son mubayyan : à eux deux, ils livrent bien un sens sans alternative, mais ils ne forment pas un seul discours — on ne les appelle donc pas naṣṣ.
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Les trois emplois du mot naṣṣ
Le naṣṣ opposé au ẓāhir, le naṣṣ des ṣiyagh al-ʿumūm, et le naṣṣ des fuqahāʾ : « naṣṣa al-Shāfiʿī ʿalā kadhā ».
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf

وَاعْلَمْ أَنَّ النَّصَّ يُطْلَقُ بِثَلَاثِ اعْتِبَارَاتٍ: إِحْدَاهَا: مُقَابِلُ الظَّاهِرِ، وَهُوَ الْمُرَادُ هُنَا. وَالثَّانِي: مَا يَدُلُّ عَلَى مَعْنًى قَطْعًا وَيَحْتَمِلُ مَعَهُ غَيْرَهُ، كَصِيَغِ الْعُمُومِ. وَالثَّالِثُ: مَا دَلَّ عَلَى مَعْنًى ظَاهِرٍ، وَهُوَ غَالِبٌ فِي اسْتِعْمَالِ الْفُقَهَاءِ، كَقَوْلِهِمْ: نَصَّ الشَّافِعِيُّ عَلَى كَذَا، وَقَوْلِهِمْ: لَنَا النَّصُّ وَالْقِيَاسُ، يُرِيدُونَ بِالنَّصِّ الْكِتَابَ وَالسُّنَّةَ مُطْلَقًا.

Traduction : « Sache que le naṣṣ s'emploie selon trois considérations. La première : l'opposé du ẓāhir — et c'est le sens visé ici. La deuxième : ce qui indique un sens de manière certaine tout en tolérant un autre sens avec lui — comme les formules de généralité [dont la dalāla sur le sens de base est certaine, et sur chaque individu, simplement apparente]. La troisième : ce qui indique un sens apparent ; c'est l'emploi dominant chez les fuqahāʾ, comme lorsqu'ils disent : “al-Shāfiʿī a énoncé (naṣṣa) ceci”, ou : “nous avons pour nous le naṣṣ et le qiyās” — entendant par naṣṣ le Livre et la Sunna, absolument. »

Pourquoi cette triple distinction importe

  • Sens 1 (uṣūlī strict) : seul ce sens entre dans la division naṣṣ / ẓāhir de notre matn — un mot sans alternative aucune.
  • Sens 2 (mixte) : les ṣiyagh al-ʿumūm sont « naṣṣ » quant au sens de base et « ẓāhir » quant aux individus couverts — distinction qui resservira au bāb al-ʿumūm.
  • Sens 3 (fuqahāʾ) : quand un shāfiʿīte dit « naṣṣa al-Shāfiʿī », il ne prétend pas que la formule du maître soit sans alternative : il signale simplement un énoncé explicite de l'imam. Confondre ces trois emplois engendre de faux débats.
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Le ẓāhir — un sens prépondérant, un sens toléré

Le degré ordinaire du discours
« Asad » : le fauve d'abord, l'homme courageux ensuite. Ce qui rend un sens prépondérant : ḥaqīqa non concurrencée ou majāz devenu dominant.
Ẓāhir Rājiḥ / marjūḥ

Le critère du tabādur

Le ẓāhir est le mot qui livre un sens tout en tolérant un autre sens, mais non prépondérant (iḥtimālan marjūḥan). « Asad » indique d'abord le fauve : cette dalāla l'emporte sur celle de « l'homme courageux ». Le sens visé par « ẓāhir », précise Zarkashī, est celui vers lequel l'esprit se précipite (mā yatabādaru al-dhihnu ilayh).

  • Deux sources de prépondérance : (a) le sens est la ḥaqīqa du mot et aucun concurrent ne lui fait obstacle ; (b) le sens est un majāz devenu si courant qu'il est devenu ḥaqīqa ʿurfiyya — ou du moins dominant chez ceux qui le préfèrent à la ḥaqīqa délaissée (mahjūra).
  • Ce que la définition exclut : les mots à sens multiples équivalents (mushtarak sans prépondérance) et les majāz non dominants ne sont pas des ẓāhir — il faut un déséquilibre net entre rājiḥ et marjūḥ.
  • Conséquence pratique : le ẓāhir oblige : tant qu'aucun dalīl ne s'y oppose, on opère sur le sens prépondérant. C'est le régime ordinaire des textes du Sharʿ.
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Le muʾawwal — quand le marjūḥ l'emporte

Taʾwīl proche et taʾwīl éloigné
Porter le ẓāhir sur son sens faible exige un dalīl ; la force exigée du dalīl croît avec l'éloignement du sens.
Taʾwīl Qarīb / baʿīd

La mécanique du taʾwīl

Le système naṣṣ / ẓāhir appelle son complément : que se passe-t-il quand un dalīl impose de quitter le sens prépondérant ? Le ẓāhir ainsi porté sur son sens marjūḥ devient muʾawwal. La doctrine, telle que la synthétise l'école, tient en trois règles :

  • Pas de taʾwīl sans dalīl : détourner le mot de son sens prépondérant sans appui est invalide — ce serait un jeu arbitraire (laʿib) sur le texte, non une interprétation.
  • Taʾwīl qarīb (proche) : le sens marjūḥ est voisin du sens apparent ; un indice léger suffit à l'établir.
  • Taʾwīl baʿīd (éloigné) : le sens marjūḥ est distant ; il faut un dalīl d'autant plus fort que l'éloignement est grand. Au-delà, le « taʾwīl » qui ne s'appuie sur rien que le mot ne puisse porter n'est plus du taʾwīl : c'est une lecture irrecevable.
  • Le naṣṣ échappe au taʾwīl : par définition, il n'a pas de sens marjūḥ vers lequel être détourné — il ne peut être que appliqué, ou abrogé.
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La place du manṭūq dans l'architecture du bāb

L'ordre des iʿtibārāt
Pourquoi Subkī traite le manṭūq d'abord — et la critique de Zarkashī contre l'ordre d'Ibn al-Ḥājib.
Plan Munāsaba

Cinq considérations, cinq chapitres

L'istidlāl par le Qurʾān — texte arabe — exige de connaître les divisions de la langue. Zarkashī les énumère et montre que l'ordre du Jamʿ al-Jawāmiʿ les suit fidèlement :

  • (1) Selon le sens visé du lafẓ : manṭūq et mafhūm — notre Famille B
  • (2) Selon la dalāla sur la demande par essence : amr et nahy
  • (3) Selon les accidents du signifié (délimité ou non) : ʿāmm, khāṣṣ, muṭlaq, muqayyad
  • (4) Selon le mode de la dalāla (clarté/obscurité) : mujmal et mubayyan
  • (5) Selon la levée ou le maintien des statuts : nāsikh et mansūkh
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À retenir

5 principes essentiels
Le socle de toute la Famille B — à fixer avant les dalālāt et les mafāhīm.
  • Le manṭūq est ce que le mot indique à l'endroit de la parole ; le mafhūm, à l'endroit du silence
  • Le naṣṣ livre un sens sans alternative (« Zayd ») — nommé d'après l'élévation : naṣṣat al-ẓabya jīdahā
  • Le mot naṣṣ a trois emplois : opposé du ẓāhir ; ṣiyagh al-ʿumūm ; usage des fuqahāʾ (« naṣṣa al-Shāfiʿī » = Kitāb et Sunna)
  • Le ẓāhir porte un sens prépondérant (tabādur) et tolère un marjūḥ — par ḥaqīqa non concurrencée ou majāz dominant
  • Le muʾawwal est le ẓāhir porté sur son marjūḥ par un dalīl ; taʾwīl qarīb ou baʿīd selon la force exigée de ce dalīl
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise des trois emplois du naṣṣ.

Question

« Lorsqu'un shāfiʿīte écrit : “naṣṣa al-Shāfiʿī ʿalā kadhā”, affirme-t-il que la formule de l'imam ne tolère aucun autre sens ? Sinon, lequel des trois emplois du mot naṣṣ est en jeu — et pourquoi la confusion entre ces emplois engendrerait-elle de faux débats ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
MANṬŪQ
fī maḥall al-nuṭq
dit, sans détour
2
NAṢṢ
sens unique
« Zayd » · 3 emplois
3
ẒĀHIR
rājiḥ + marjūḥ
« asad » · tabādur
4
MUʾAWWAL
marjūḥ par dalīl
taʾwīl qarīb / baʿīd