بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Qiyās N°1

حَقِيقَةُ الْقِيَاسِ

Ouverture du Kitāb al-Qiyās · « Rapporter un connu à un connu en raison de leur égalité dans la ʿilla de son ḥukm » · Chaque mot de la définition pèse

Quatrième livre du Jamʿ al-Jawāmiʿ, le Kitāb al-Qiyās s'ouvre — comme tout traité classique — par la définition (ḥadd). Subkī retient celle du Qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī : le qiyās est le fait de rapporter un connu à un connu (ḥaml maʿlūm ʿalā maʿlūm) en raison de leur égalité dans la cause de son statut (li-musāwātihi fī ʿillat ḥukmihi), aux yeux de celui qui opère le rapprochement (ʿinda al-ḥāmil). Al-Zarkashī, dans le Tashnīf al-Masāmiʿ, dissèque chaque terme : pourquoi « connu » et non « existant » ? Pourquoi ne pas dire « aṣl » et « farʿ » comme Ibn al-Ḥājib ? Pourquoi « musāwāt » plutôt que « ishtirāk » ? Et que vient faire la clause « ʿinda al-ḥāmil » ? Derrière cette précision apparente de logicien se joue une question de fond : le qiyās est-il l'acte du mujtahid ou une réalité du dīn lui-même ? Cette carte ouvre la Famille A — Définition & ḥujjiyya — de la Porte V.

الْكِتَابُ الرَّابِعُ: فِي الْقِيَاسِ. وَهُوَ حَمْلُ مَعْلُومٍ عَلَى مَعْلُومٍ لِمُسَاوَاتِهِ فِي عِلَّةِ حُكْمِهِ عِنْدَ الْحَامِلِ، وَإِنْ خُصَّ بِالصَّحِيحِ حُذِفَ الْأَخِيرُ.

« Quatrième livre : le qiyās. C'est le fait de rapporter un connu à un connu en raison de son égalité [avec lui] dans la cause (ʿilla) de son statut, aux yeux de celui qui opère le rapprochement (al-ḥāmil) ; et si l'on veut [définir] spécifiquement le qiyās valide, on supprime ce dernier terme. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Qiyās (ḥaqīqat al-qiyās) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 290-291

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Pourquoi la définition ouvre la Porte V

Après le Livre (Porte II), la Sunna (Porte III) et l'ijmāʿ (Porte IV), le qiyās est le quatrième dalīl sur lequel l'école shāfiʿite fonde les statuts. Mais contrairement aux trois premiers, le qiyās n'est pas un texte : c'est une opération. D'où l'importance cruciale du ḥadd : avant de prouver que le qiyās est ḥujja (carte 2), de délimiter ses domaines (carte 3) et d'en démonter les piliers (cartes 4 et suivantes), il faut savoir de quoi on parle. Zarkashī précise que la définition retenue remonte au Qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī, et que Subkī l'a choisie « parce que les vérificateurs (muḥaqqiqūn) de nos compagnons la suivent ». Elle a un avantage décisif sur celle d'Ibn al-Ḥājib (qui définit par « aṣl » et « farʿ ») : elle évite le cercle vicieux (dawr), car aṣl et farʿ ne se comprennent qu'après avoir compris le qiyās — les définir l'un par l'autre serait tourner en rond.

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Vocabulaire essentiel

قِيَاس qiyās
Étymologiquement : « mesurer, égaliser » (al-musāwāt). Techniquement : l'analogie juridique — étendre le statut d'un cas réglé à un cas non réglé en raison d'une cause commune.
حَمْل ḥaml
« Rapporter, porter sur » : ici, le rattachement (ilḥāq) d'un cas à un autre. C'est le genre (jins) de la définition.
مَعْلُوم maʿlūm
« Connu » — au sens large : objet de science, de croyance ferme ou de simple opinion (ẓann). Choisi de préférence à « mawjūd » (existant) et « shayʾ » (chose).
عِلَّة ʿilla
La « cause » du statut : le caractère qui motive le ḥukm (l'ivresse pour l'interdiction du vin). Pivot de tout le qiyās — étudiée en détail dans les familles suivantes.
عِنْدَ الْحَامِلِ ʿinda al-ḥāmil
« Aux yeux de celui qui opère le rapprochement » : clause qui rend la définition assez large pour couvrir le qiyās valide (ṣaḥīḥ) et le qiyās vicié (fāsid).
دَوْر dawr
Cercle vicieux : définir A par B quand B ne se comprend que par A. Reproche fait à la définition par « aṣl » et « farʿ ».
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« Ḥaml maʿlūm ʿalā maʿlūm » — pourquoi « connu » et pas « existant » ?

Le choix du premier terme
Le qiyās opère aussi sur l'inexistant : « maʿlūm » couvre le possible et l'impossible, là où « mawjūd » et « shayʾ » échoueraient.
Analyse du ḥadd Maʿlūm

Trois précisions de Zarkashī

  • « Ḥaml » signifie ilḥāq : rapporter un connu à un connu, c'est rattacher le premier au second. Le qiyās est une opération de rattachement, qui exige donc deux termes — d'où « à un autre connu ».
  • « Maʿlūm » au sens large : il ne s'agit pas seulement de l'objet d'une science certaine : le terme englobe aussi l'objet de la croyance (iʿtiqād) et de l'opinion (ẓann) — les fuqahāʾ emploient « ʿilm » pour tout cela.
  • Pourquoi pas « mawjūd » ni « shayʾ » ? Parce que le qiyās opère aussi bien sur l'inexistant (maʿdūm) que sur l'existant, que cet inexistant soit possible ou impossible — or « shayʾ » ne se dit pas de l'inexistant. « Maʿlūm » est le seul terme assez vaste.
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Pourquoi pas « aṣl » et « farʿ » ? — le piège du dawr

Contre la formulation d'Ibn al-Ḥājib
Aṣl et farʿ ne se comprennent qu'après le qiyās : définir le qiyās par eux est un cercle. Mais leur emploi aurait eu un avantage — exclure le cas du blé et de l'orge.
Analyse du ḥadd Dawr

L'objection et la concession

Ibn al-Ḥājib définit le qiyās au moyen des termes aṣl (cas-source) et farʿ (cas-dérivé). Subkī l'évite, pour deux raisons relevées par Zarkashī :

  • Éviter une fausse implication : dire « aṣl » et « farʿ » laisse croire que les deux termes doivent être existants (wujūdiyyayn) — or ce n'est pas une condition (cf. bloc 1).
  • Éviter le dawr : aṣl et farʿ ne se conçoivent qu'une fois le qiyās compris — c'est par rapport à l'opération analogique que l'un est « source » et l'autre « dérivé ». Les employer dans la définition du qiyās, c'est définir une chose par ce qui se définit par elle.
  • Mais une concession honnête : Zarkashī reconnaît que la formulation par aṣl/farʿ aurait eu un bénéfice : exclure le cas où aucun des deux termes n'est la source de l'autre.
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« Li-musāwātihi fī ʿillat ḥukmihi » — l'égalité dans la ʿilla

Le cœur de la définition
Pas de qiyās sans ʿilla. Et pourquoi « musāwāt » plutôt que « ishtirāk » ? Parce que « partage » est équivoque, « égalité » ne l'est pas.
Analyse du ḥadd Musāwāt

Ce que la clause inclut et exclut

  • Elle exclut l'établissement par le naṣṣ : le qiyās n'existe pas sans ʿilla. Si un texte interdisait nommément le ribā dans le riz comme il l'a fait pour le blé, ce ne serait pas un qiyās — le statut viendrait du texte, non du rapprochement.
  • Pourquoi « musāwāt » et non « ishtirāk » ? Deux raisons de Subkī : (a) « qiyās » signifie linguistiquement l'égalisation — le terme « musāwāt » colle donc au sens premier ; (b) « mushāraka » (partage) est équivoque : elle peut signifier le partage par moitié (Zayd et ʿAmr « partagent » un bien — chacun en a une part), ce qui est absurde ici, car la ʿilla n'est pas répartie entre l'aṣl et le farʿ ; ou l'égalité (Zayd et ʿAmr « partagent » l'humanité — ils y sont égaux), qui est le sens voulu. « Musāwāt » ne se dit que dans le second sens : il est donc préférable.
  • Le raffinement de Zarkashī : mieux encore, dit-il : le partage d'un caractère n'implique pas l'égalité de statut tant que ce caractère n'est pas présent au même degré (ou presque) des deux côtés. S'ils diffèrent précisément sous l'angle qui motive le ḥukm, c'est un farq qui interdit de les traiter également. Seule la musāwāt garantit le transfert.
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Le passage où Zarkashī explique le choix de « maʿlūm » et l'origine de la définition chez le Qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf

الْمُرَادُ بِحَمْلِ مَعْلُومٍ عَلَى مَعْلُومٍ: إِلْحَاقُهُ بِهِ، وَلَيْسَ الْمُرَادُ بِالْمَعْلُومِ مُطْلَقَ مُتَعَلَّقِ الْعِلْمِ فَقَطْ، بَلْ وَمُتَعَلَّقَ الِاعْتِقَادِ وَالظَّنِّ. وَإِنَّمَا قَالَ: «مَعْلُومٍ» وَلَمْ يَقُلْ: مَوْجُودٍ وَلَا شَيْءٍ، لِجَرَيَانِ الْقِيَاسِ فِي الْمَعْدُومِ وَالْمَوْجُودِ، مُمْكِنًا كَانَ أَوْ مُمْتَنِعًا، وَالشَّيْءُ لَا يُطْلَقُ عَلَى الْمَعْدُومِ.

Traduction : « Ce qu'on entend par "rapporter un connu à un connu", c'est le rattacher à lui. Et par "connu", on n'entend pas seulement l'objet de la science au sens strict, mais aussi l'objet de la croyance et de l'opinion. Il a dit "connu" — et non "existant" ni "chose" — parce que le qiyās opère dans l'inexistant comme dans l'existant, que celui-ci soit possible ou impossible ; or "chose" ne se dit pas de l'inexistant. »

Deux apports du commentaire

  • La paternité de la définition : « Sache que l'origine de cette définition revient au Qāḍī Abū Bakr [al-Bāqillānī] ; le muṣannif l'a choisie parce que les muḥaqqiqūn de nos compagnons la suivent. » Zarkashī défend ensuite al-Bāqillānī contre Ibn al-Ḥājib : la suite de la formule du Qāḍī (« pour leur établir un statut ou le leur nier ») n'est pas une partie du ḥadd, mais une explicitation du ḥaml — l'objection d'Ibn al-Ḥājib tombe.
  • Réponse à l'objection « le ḥaml est le fruit, non le qiyās » : certains objectent que le « rattachement » est le résultat du qiyās, non le qiyās lui-même — il serait donc impropre d'en faire le genre de la définition. Zarkashī juge l'objection faible : le ḥaml n'est pas le fruit du qiyās ; son fruit, c'est la connaissance de l'établissement du statut du farʿ (al-ʿilm bi-thubūt ḥukm al-farʿ). L'opération et son résultat ne se confondent pas.
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« ʿInda al-ḥāmil » — le qiyās est-il l'acte du mujtahid ?

La clause la plus discutée
La définition couvre le qiyās valide ET vicié ; pour ne définir que le ṣaḥīḥ, on supprime « ʿinda al-ḥāmil ». Et pourquoi « ḥāmil » plutôt que « mujtahid » ?
Analyse du ḥadd Ṣaḥīḥ / fāsid

Trois enseignements

  • Le ḥadd vise la quiddité, pas seulement le valide : « ʿinda al-ḥāmil » (aux yeux de celui qui rapproche) inclut dans la définition le qiyās ṣaḥīḥ et le qiyās fāsid : même quand la ʿilla supposée est erronée, il y a bien eu, subjectivement, un qiyās. Contrairement à ce que certains ont cru, la définition porte sur la māhiyya du qiyās en tant que tel, plus générale que le valide et le vicié. Si l'on veut définir le seul qiyās valide : on supprime « ʿinda al-ḥāmil » — c'est le sens de la dernière clause du matn (« in khuṣṣa bi-l-ṣaḥīḥ ḥudhifa al-akhīr »), car alors l'égalité dans la ʿilla doit être réelle en soi (fī nafs al-amr), non simplement crue.
  • Pourquoi « ḥāmil » et non « mujtahid » ? Parce que l'ijtihād n'est pas une condition du qiyās : le muqallid d'une école peut raisonner par analogie sur les principes de son imām (yaqīsu ʿalā uṣūli imāmih) sans être lui-même mujtahid. Le terme « ḥāmil » est donc plus exact.
  • L'arrière-plan théologique — le qiyās est-il « dīn Allāh » ? Cette clause subjective touche la question disputée : le qiyās est-il l'acte du mujtahid (une opération humaine d'inférence) ou un dalīl posé par le Législateur, donc partie du dīn ? La définition par le ḥaml « ʿinda al-ḥāmil » penche vers la première lecture : le qiyās est l'opération ; mais le statut qu'elle dégage, lui, est bien le ḥukm de Dieu — c'est ce que la carte 2 établira : quand le qiyās est valide, ce qu'il révèle est dīn Allāh, car le Législateur a ordonné de le suivre.
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À retenir

5 principes essentiels
La définition décortiquée — socle de toute la Porte V.
  • Le qiyās = ḥaml maʿlūm ʿalā maʿlūm li-musāwātihi fī ʿillat ḥukmihi ʿinda al-ḥāmil — définition héritée du Qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī
  • « Maʿlūm » et non « mawjūd »/« shayʾ » : le qiyās opère aussi sur l'inexistant, possible ou impossible
  • On évite « aṣl » et « farʿ » dans le ḥadd pour échapper au dawr — mais le blé et l'orge montrent qu'une égalité dans la ʿilla sans rapport source/dérivé n'est pas un qiyās
  • « Musāwāt » plutôt que « ishtirāk » : conforme au sens linguistique de « qiyās » et sans équivoque (pas de « partage par moitié » de la ʿilla)
  • « ʿInda al-ḥāmil » inclut le qiyās fāsid dans le ḥadd ; on le supprime pour définir le seul valide ; « ḥāmil » et non « mujtahid », car on peut qiyāser sur les uṣūl de son imām sans être mujtahid
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question pour vérifier la maîtrise de la définition.

Question

« Le blé et l'orge sont égaux dans la ʿilla de l'interdiction du ribā. Pourquoi rapprocher l'un de l'autre n'est-il pourtant pas un qiyās ? Et quel terme de la définition d'Ibn al-Ḥājib aurait permis d'exclure ce cas — terme que Subkī a néanmoins refusé d'employer, et pourquoi ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
ḤAML
maʿlūm ʿalā maʿlūm
ilḥāq · même l'inexistant
2
PAS aṣl/farʿ
dans le ḥadd
dawr · blé ≠ aṣl de l'orge
3
MUSĀWĀT
fī ʿillat ḥukmihi
pas ishtirāk (équivoque)
4
ʿINDA AL-ḤĀMIL
ṣaḥīḥ + fāsid
supprimé → ṣaḥīḥ seul