La parole est-elle d'abord verbale ou intérieure ? · Muʿtazila vs Ashʿarī · Preuves coraniques du kalām nafsī · Une question lexicale aux enjeux théologiques majeurs
Voici la masʾala la plus chargée du préambule : le terme « discours » (kalām) désigne-t-il proprement la parole verbale (lisānī, ce qui se prononce) ou la parole intérieure (nafsānī, le sens qui subsiste dans l'âme) ? Les Muʿtazilites tiennent que le sens propre est le verbal. Les Ashʿarites affirment la réalité d'un discours intérieur : ce que l'homme agence en lui-même avant de l'exprimer. al-Subkī rapporte que al-Ashʿarī a hésité entre deux formules (propre au nafsānī ; ou commun aux deux). al-Zarkashī déroule les preuves coraniques du discours intérieur, les trois positions sur l'application propre du mot, puis l'apaisement d'al-Āmidī et d'al-Abyārī : « la question est purement lexicale ». Mais derrière la querelle de mots se joue un enjeu théologique capital : préserver le Coran de la thèse de sa création (Muʿtazila) et de celle qui ferait de Dieu le siège d'accidents (Ḥashwiyya).
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« Les Muʿtazilites disent : il [le mot "kalām"] s'applique proprement (ḥaqīqa) au [discours] verbal (al-lisānī). Al-Ashʿarī a dit une fois : au [discours] intérieur (al-nafsānī) — et c'est l'avis retenu —, et une fois : il est commun aux deux (muštarak). C'est du [discours] verbal que traite l'uṣūlī. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Sunna, préambule linguistique §4 · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 32-35
La « question du discours » (masʾalat al-kalām) est, comme le note al-Zarkashī ailleurs, l'une des plus grandes de la théologie — au point qu'on a dit que la science du kalām ne s'appelle ainsi qu'à cause d'elle. L'enjeu : l'attribut divin de la Parole. Si « discours » ne désigne proprement que le verbal (lettres et sons), alors la Parole de Dieu serait faite de lettres et de sons — ce qui mène, chez les Muʿtazilites, à dire le Coran créé, et chez les Ḥashwiyya, à faire de l'essence divine sacrée le siège d'accidents. En affirmant un discours intérieur (un attribut éternel, ni lettre ni son, dont les expressions ne sont que l'indication), al-Ashʿarī ouvre une voie qui « coupe court aux ramifications des adversaires ». La carte présente donc une question d'apparence linguistique, mais dont la portée est doctrinale.
Traduction : « al-Āmidī dit dans Ġāyat al-marām : nier que l'intérieur se nomme "discours" ne tient pas, eu égard à l'usage lexical institué, car il est correct de dire "il y a en moi un discours" — d'où la parole de Dieu "et ils disent en eux-mêmes". La somme de ce différend n'est qu'une question lexicale et des applications verbales, où il n'y a nul inconvénient une fois le sens compris. » De même al-Abyārī, dans son commentaire du Burhān : « la question est purement lexicale, et la certitude sur l'un des avis ne m'est pas établie ; les gens de la langue arabe s'accordent à appliquer "discours" aux expressions verbales. »
« al-Āmidī affirme que le débat sur le kalām nafsī est "purement lexical". Pourtant al-Subkī précise qu'al-Ashʿarī n'a adopté la thèse du discours intérieur que pour "fuir" deux positions. Lesquelles, et quel danger théologique chacune fait-elle peser sur l'attribut divin de la Parole ? »