بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Sunna N°16

الْكَلَامُ النَّفْسِيُّ

La parole est-elle d'abord verbale ou intérieure ? · Muʿtazila vs Ashʿarī · Preuves coraniques du kalām nafsī · Une question lexicale aux enjeux théologiques majeurs

Voici la masʾala la plus chargée du préambule : le terme « discours » (kalām) désigne-t-il proprement la parole verbale (lisānī, ce qui se prononce) ou la parole intérieure (nafsānī, le sens qui subsiste dans l'âme) ? Les Muʿtazilites tiennent que le sens propre est le verbal. Les Ashʿarites affirment la réalité d'un discours intérieur : ce que l'homme agence en lui-même avant de l'exprimer. al-Subkī rapporte que al-Ashʿarī a hésité entre deux formules (propre au nafsānī ; ou commun aux deux). al-Zarkashī déroule les preuves coraniques du discours intérieur, les trois positions sur l'application propre du mot, puis l'apaisement d'al-Āmidī et d'al-Abyārī : « la question est purement lexicale ». Mais derrière la querelle de mots se joue un enjeu théologique capital : préserver le Coran de la thèse de sa création (Muʿtazila) et de celle qui ferait de Dieu le siège d'accidents (Ḥashwiyya).

وَقَالَتِ الْمُعْتَزِلَةُ : إِنَّهُ حَقِيقَةٌ فِي اللِّسَانِيِّ. وَقَالَ الْأَشْعَرِيُّ مَرَّةً : فِي النَّفْسَانِيِّ وَهُوَ الْمُخْتَارُ، وَمَرَّةً : مُشْتَرَكٌ. وَإِنَّمَا يَتَكَلَّمُ الْأُصُولِيُّ فِي اللِّسَانِيِّ.

« Les Muʿtazilites disent : il [le mot "kalām"] s'applique proprement (ḥaqīqa) au [discours] verbal (al-lisānī). Al-Ashʿarī a dit une fois : au [discours] intérieur (al-nafsānī) — et c'est l'avis retenu —, et une fois : il est commun aux deux (muštarak). C'est du [discours] verbal que traite l'uṣūlī. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Sunna, préambule linguistique §4 · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 32-35

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Pourquoi cette masʾala est si lourde

La « question du discours » (masʾalat al-kalām) est, comme le note al-Zarkashī ailleurs, l'une des plus grandes de la théologie — au point qu'on a dit que la science du kalām ne s'appelle ainsi qu'à cause d'elle. L'enjeu : l'attribut divin de la Parole. Si « discours » ne désigne proprement que le verbal (lettres et sons), alors la Parole de Dieu serait faite de lettres et de sons — ce qui mène, chez les Muʿtazilites, à dire le Coran créé, et chez les Ḥashwiyya, à faire de l'essence divine sacrée le siège d'accidents. En affirmant un discours intérieur (un attribut éternel, ni lettre ni son, dont les expressions ne sont que l'indication), al-Ashʿarī ouvre une voie qui « coupe court aux ramifications des adversaires ». La carte présente donc une question d'apparence linguistique, mais dont la portée est doctrinale.

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Vocabulaire essentiel

الْكَلَام النَّفْسِيّ al-kalām al-nafsī
« Le discours intérieur » : le sens qui subsiste dans l'âme, antérieur à l'expression verbale. Ibn Mālik l'appelle al-maʿnawī (le mental).
اللِّسَانِيّ al-lisānī
« Le verbal » : la parole prononcée par la langue, faite de lettres et de sons. C'est de lui que traite l'uṣūlī.
حَقِيقَة ḥaqīqa
« Sens propre » (par opposition à majāz, le figuré). La masʾala demande pour lequel des deux sens le mot « kalām » a été institué.
مُشْتَرَك muštarak
« Commun / homonyme » : un mot posé proprement pour deux sens à la fois. C'est la seconde formule d'al-Ashʿarī, jugée la « voie agréée » par Imām al-Ḥaramayn.
قَرَائِن qarāʾin
« Indices contextuels » : ce qui permet de distinguer, dans une même forme verbale (« ifʿal »), si le sens intérieur visé est l'obligation, la recommandation ou la permission.
1

Les trois acceptions du mot « kalām »

Verbal complet · mot isolé · intérieur
Le terme se dit selon trois registres : la convention des grammairiens, celle des lexicographes, et le discours de l'âme.
Trois sens Nafsī

Trois registres

  • 1. Le verbal complet (lisānī tāmm) : la convention des grammairiens — l'attribution signifiante (carte 15).
  • 2. L'expression déficiente (le mot isolé) : la convention des lexicographes (carte 15, avert. 2).
  • 3. L'intérieur (nafsī) : la pensée que l'homme agence en lui-même avant de l'exprimer par la langue. Ibn Mālik l'appelle « le mental » (al-maʿnawī).
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Les preuves coraniques du discours intérieur

Quatre arguments
Trois versets et un argument rationnel établissent qu'il existe une parole de l'âme.
Preuves Qurʾān

Quatre indices

  • « Et ils disent en eux-mêmes » (وَيَقُولُونَ فِي أَنْفُسِهِمْ) : Dieu nomme « dire » (qawl) ce qui se passe dans l'âme.
  • « Dieu atteste que les hypocrites sont menteurs » : or ils n'ont pas menti dans leur parole verbale « tu es le Messager de Dieu » (qui est vraie), mais dans le propos subsistant en leurs âmes : « tu n'es pas un Messager ». Le mensonge porte donc sur un discours intérieur.
  • « Tenez secrète votre parole ou divulguez-la : Il connaît le contenu des poitrines » : ce qu'on tient secret est nommé « parole » (qawl).
  • Argument rationnel : « fais ! » (ifʿal) peut viser l'obligation, la recommandation ou la permission, alors que la forme verbale est une seule. Donc l'obligation est un sens dans l'âme, que distinguent les indices contextuels (qarāʾin).
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Les trois positions sur l'application propre

lisānī seul · nafsānī · les deux
À quoi le mot « kalām » s'applique-t-il proprement : trois avis, dont celui d'Imām al-Ḥaramayn.
Trois avis Ishtirāk

Trois écoles

  • (1) Proprement au verbal seul : position des Muʿtazilites — al-Subkī la leur réserve « parce que nul de nos imāms n'y est venu ».
  • (2) Proprement à l'intérieur, figurément au verbal : on nomme le verbal « discours » par majāz, comme on nomme « la preuve » du nom du « prouvé » (ainsi « j'ai entendu une science » pour les expressions qui l'indiquent). C'est l'un des deux avis d'al-Ashʿarī, choisi par Imām al-Ḥaramayn dans le Burhān : « l'intérieur est un genre à réalité immuable, alors que les expressions varient ».
  • (3) Proprement aux deux, par homonymie (ishtirāk) : al-Hindī l'attribue à la majorité ; Imām al-Ḥaramayn dit que c'est « la voie agréée chez nous », le sens même du propos d'al-Ashʿarī, « car elle écarte les ramifications des adversaires ». Rapporté des vérificateurs (muḥaqqiqūn) dans le Maḥṣūl.
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Sharḥ al-Zarkashī — « la question est purement lexicale »

L'apaisement d'al-Āmidī et al-Abyārī
Au-delà de l'usage des mots, une fois le sens compris, il n'y a nul inconvénient.
Sharḥ Lughawiyya

Le passage du Tashnīf

وَقَالَ الْآمِدِيُّ فِي «غَايَةِ الْمَرَامِ» : إِنْكَارُ تَسْمِيَةِ النَّفْسِيِّ كَلَامًا لَا يَسْتَقِيمُ نَظَرًا إِلَى إِطْلَاقِ الْوَضْعِ اللُّغَوِيِّ، فَإِنَّهُ يَصِحُّ أَنْ يُقَالَ «فِي نَفْسِي كَلَامٌ»... وَحَاصِلُ هَذَا النِّزَاعِ لَيْسَ إِلَّا فِي قَضِيَّةٍ لُغَوِيَّةٍ وَإِطْلَاقَاتٍ لَفْظِيَّةٍ، وَلَا حَرَجَ فِيهَا بَعْدَ فَهْمِ الْمَعْنَى.

Traduction : « al-Āmidī dit dans Ġāyat al-marām : nier que l'intérieur se nomme "discours" ne tient pas, eu égard à l'usage lexical institué, car il est correct de dire "il y a en moi un discours" — d'où la parole de Dieu "et ils disent en eux-mêmes". La somme de ce différend n'est qu'une question lexicale et des applications verbales, où il n'y a nul inconvénient une fois le sens compris. » De même al-Abyārī, dans son commentaire du Burhān : « la question est purement lexicale, et la certitude sur l'un des avis ne m'est pas établie ; les gens de la langue arabe s'accordent à appliquer "discours" aux expressions verbales. »

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À retenir

5 points essentiels
La masʾala théologique du préambule, avant de revenir à la demande et au khabar.
  • « kalām » a trois acceptions : verbal complet (grammairiens), mot isolé (lexicographes), intérieur (nafsī)
  • Le discours intérieur est établi par trois versets + un argument rationnel (« ifʿal » à sens multiples)
  • Trois positions : verbal seul (Muʿtazila), intérieur (al-Ashʿarī, Imām al-Ḥaramayn), les deux par ishtirāk
  • al-Āmidī et al-Abyārī : la question est purement lexicale — nul inconvénient une fois le sens compris
  • L'enjeu réel : préserver le Coran de la création (Muʿtazila) et l'essence divine d'être siège d'accidents (Ḥashwiyya)
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question pour relier la querelle lexicale à son enjeu théologique.

Question

« al-Āmidī affirme que le débat sur le kalām nafsī est "purement lexical". Pourtant al-Subkī précise qu'al-Ashʿarī n'a adopté la thèse du discours intérieur que pour "fuir" deux positions. Lesquelles, et quel danger théologique chacune fait-elle peser sur l'attribut divin de la Parole ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
MUʿTAZILA
ḥaqīqa = verbal
2
ASHʿARĪ
nafsānī / muštarak
3
PREUVE
« ifʿal » → 3 sens
= sens dans l'âme
4
ENJEU
≠ Coran créé
≠ siège d'accidents